_caracterologie_

Exit la nature. Bienvenue dans un monde situationniste

J’appelle situationnisme le credo, largement impensé, zeitgeist, qui dans le débat nature-culture, fait cliquer à peu près systématiquement sur « culture ». A peu près tout le monde est situationniste aujourd’hui, malgré les acquis — certes problématiques lorsqu’il s’agit de les appliquer à l’homme, — de la génétique. Le « vent de liberté » qui souffle furieusement sur les sociétés occidentales depuis la RF mais encore davantage depuis le milieu du XXe siècle[1] est celui qui a ouvert la voie à une philosophie toujours plus « hors-sol », qui l’a dé-naturée — échangeant la nature humaine pour la situation humaine. Un temps fort de cela dans la période moderne a été la starification de Sartre. Pour Sartre, c’est très simple, il n’y a pas de nature humaine. L’existentialisme a beau vouloir être un humanisme, ce sera l’humanisme d’un homme déraciné, sans essence, « condamné à la liberté de s’inventer » en permanence au gré des « situations ». Avec le recul des années, comment ne pas voir dans la contemplation horrifiée de Roquentin devant son marronnier, l’augure de ce mépris de la nature dont on peine aujourd’hui à mesurer le désastre — global, écologique ?

Je ne voudrais pas donner l’impression « d’incriminer » l’existentialisme — pas plus que je ne confonds ce dernier avec le situationnisme qui m’intéresse avant tout. C’est toute une vague « postmoderne » à mon avis, qui procède, sinon d’un interdit sommaire, au moins d’une occultation systématique de la nature humaine (Foucault, Deleuze, Lévi-Strauss, Lacan, etc.). De même, il me semble que la montée en puissance des « sciences humaines » s’est faite essentiellement sur le terrain de cette « situation », à l’instar de la sociologie, ou de la psychologie comportementaliste, qui n’ont que la situation pour objet.

Après avoir dit cela, il faudra prendre le temps de tempérer, de « dialectiser ». Il est indéniable que la « vague situationniste » apporte avec elle une réaction salutaire contre l’omnipotence essentialiste, « ontologisante », etc. Elle nous a permis de reconnaître que la nature « toute nue » reste fondamentalement inaccessible — au physicien comme au métaphysicien ; que l’homme s’élève par la culture, qu’il « s’arrache » à certaines de ses « conditions naturelles » par la technique ; que la « nature » est une construction conceptuelle qui comme telle est vouée à une variabilité culturelle. De manière plus générale et aussi plus tangible, tout ce qui s’encroûtait dans des schèmes culturels naturalisant tous les statu quo de la domination (révélée, masculine, bourgeoise, aristocratique, « virile », etc.), tous les avatars de l’en-soi (« histoire », « tradition », « nation », « peuple », « intelligence », « morale », « vertus », etc.) tout cela fut emporté et continue d’être emporté dans ce flot. Le problème, on commence à le pressentir, est qu’on ne s’est pas contenté d’une saine méfiance — ou d’une prudente déconstruction — devant les anciens discours naturalisants, « essentialistes », « réifiants » etc. : on les a tous plus ou moins rejetés comme illusoires — quand on ne les a pas ignorés simplement. Parmi ces effets, il en est un que nous pouvons pointer littéralement comme désastre : car on en est en train de rayer toute dimension cosmique à l’existence humaine. Le problème du problème étant qu’on ne sait pas comment arrêter cette vague[2].

Or, comment ne pas voir qu’il est absurde de ne pas continuer d’appeler nature la mystérieuse communauté qui à l’homme lie le brin d’herbe et l’étoile, quand bien même tout ce que nous pourrions en dire à ce jour serait de l’ordre du « spéculatif » — voire du métaphysique. (D’une métaphysique au second degré ?)

Je parie que c’est dans cette direction qu’il faut regarder pour comprendre ce qui a provoqué l’oubli de la caractérologie et pour y revenir avec un regard renouvelé. A vrai dire, la perspective entrouverte ici laisse ne concerne pas que la caractérologie, elle laisse entrevoir un immense chantier herméneutique. J’ignore combien ce chantier a déjà été balisé par d’autres, mais manifestement, il reste du travail pour endiguer la vague situationniste. Ce que je crois, c’est que le travail de déconstruction et de « mise en suspens » du monde ont fait leur temps ; il s’agit d’avancer vers une renaturalisation — de notre rapport au monde. Ce qui veut dire que tout ce qui a été « mis en quarantaine » dans le demi-monde du « métaphysique » — y compris par Nietzsche — pourra bientôt être revisité[3]. Y compris tous ces « errements » (faut-il dire « onto-théologiques » ?) sur la « nature » ou sur celle de Dieu.



[1] En France, les Trente glorieuses, mai 68, consumérisme effréné, etc.

[2] Un certain nombre d’intellectuels sont conduits aujourd’hui à ce constat (D.-R. Dufour, B. Stiegler, etc.) mais c’est chez B. Méheust que je trouve mon plus proche inspirateur.

[3] Je pense notamment à tout l’histoire des croyances (religieuses ou autres).