_caracterologie_

Sunt qui

SUNT QUI. Qu'il existe des hommes de principes, sobres théoriciens qui manient volontiers l’humour, parfois si « froids » qu’on se demande s’ils éprouvent des sentiments[1] ; qu'il existe des solitaires, des boudeurs toujours en train de ruminer, des introvertis confinant à la misanthropie[2] ; d’autres qui sont des ambitieux, décidés, persévérants, toujours au travail, avec si peu de défauts apparents (sauf leur autorité) qu’ils en paraissent presque désagréables[3] ; d’autres encore[4] qui semblent remplis par le bon sens et qui ont beau s’animer souvent de gaieté, on en vient parfois à se demander s’ils ne seraient pas au fond des égoïstes, avec un faible sens du devoir ; d’autres encore[5], optimistes nés, qui ont tellement confiance dans tout (la nature et les nouveautés), qu’ils semblent vaccinés contre le mal et qui parlent si bien qu’ils nous convaincraient presque qu’il n’existe pas ; d’autres enfin[6], des vagabonds, « artistes incompris » à la moralité douteuse, qui sont souvent aussi des vaniteux et manquent totalement d’objectivité.

Voilà le résumé de l’affaire. On pourrait l’affiner — il occupe plusieurs centaines de pages du Traité —  voici une liste des principales corrélations de traits pour les différents caractères. Mais si ces figures sont des portraits à gros traits (même des « caricatures » pour ce qui précède), comment nier qu’on rencontre aussi ces « types » hors les pages du Traité ? Quoi qu'il en soit de ce "réalisme", il faut  comprendre que C vaut essentiellement comme approximation ou schématisation. De quoi s’orienter dans la diversité humaine, et qui donne à la caractérologie ce statut assez unique en son genre d’une science traversée par un souci éthique.

Ceci étant, le "grand résultat"[7] de C est un peu ailleurs. Il apparaît en ce que des gens qui, devant des questionnaires de personnalité, répondent majoritairement ceci aux questions a, b, c répondent aussi majoritairement cela aux questions x, y, z sans que les relations entre ces rapports puissent être intuitivement considérés comme évidents. Par exemple, des gens à la « parole forte, criarde » sont aussi plus souvent des gens « susceptibles » et qui « aiment beaucoup rire »[8]. Des corrélations similaires s’observent pour chacun des huit caractères de Le Senne[9]. Autrement dit, la variété humaine se projette d’elle-même dans des constellations ordonnée de traits formant les caractères.

C, c’est du grain à moudre pour tous ceux qui veulent encore vivre avec leurs semblables — parfois si dissemblables.

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J’ai découvert C comme on découvre un trésor dans les cartons poussiéreux d’un grenier. A la lecture du Traité de Le Senne, le monde humain prit pour moi un relief, une profondeur, une cohérence qu’il n’avait pas. Avant cette « rencontre », l’idée qu’il puisse exister des différences de nature entre les individus m’était aussi étrangère qu’elle peut l’être à l’idéologie dominante : cette idée répugne à notre « passion pour l’égalité », à notre « passion démocratique », pour parler comme Tocqueville. Quoi ? Les conditions offertes par la nature ne seraient pas les mêmes pour tous ? Quel est donc ce scandale ? L’idée que puisse exister une orientation naturelle de nos « puissances caractérologiques », sans même parler de leur restriction, heurte profondément notre sensibilité « libérale » ou « démocratique ». Il y a un verrou idéologique à faire sauter pour s’ouvrir à ce vieux monde où les hommes ont (encore) des (et du) caractère(s).

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Comment parler de la diversité humaine ? Est-elle un « pur chaos » ? Peut-elle faire l’objet d’une investigation rationnelle ? Faut-il penser que cette diversité est ordonnée en elle-même ? Ou ces types humains sont-ils de « pures constructions » ?

Le « discours rationnel sur la diversité humaine », dans le monde académique français, s’appelle sèchement « psychologie différentielle », discipline inconnue du public et suscitant peu d’engouement. On verra qu’il n’en est pas de même partout dans le monde. Mais avant de devenir psychologie différentielle, la science de la diversité humaine s’appelait caractérologie, une branche florissante de la psychologie en France de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 60-70. L’acmé de ce renouveau pourrait être située en 1946 avec la publication simultanée du Traité de Caractérologie de René Le Senne et du Traité du caractère d’Emmanuel Mounier. Durant les deux décennies qui suivirent, la caractérologie connut un certain succès en France (peut-être même en Europe[10]). On l’enseignait dans des lycées (j’ai trouvé un exemplaire du Traité dans la bibliothèque de mon lycée) et on se livrait, dans les milieux cultivés, au « jeu des caractères ». Elle a pourtant disparu de nos horizons culturels.

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C ne nie pas l’identité personnelle — grief récurrent — au contraire, elle se tient à son service. Le Senne très clair sur ce point : C vise « l’idiologie ».

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Sympathie caractérologique. Si je n’en ai pas l’éducation particulière, je ne comprends pas les motifs psychologiques des personnes dont les caractères sont éloignés du mien. Je ne les comprends pas parce que je ne ressens pas en moi-même les motifs qui les poussent à agir. Si je suis actif (qui plus est inémotif), j’aurai naturellement tendance à blâmer l’inactif (qui plus est émotif) pour son inaction (ou son « emportement »), etc. Inactif, soit je me blâme moi-même de ne pas être aussi « actif » que tel autre, soit je finis par condamner l’activité elle-même (son aveuglement, son caractère de « fuite en avant », son « bougisme », etc.). On dira que cette leçon de choses pourrait être donnée par le roman, ou la morale. La différence est que C tente une « mise en logique », un ordonnancement rationnel de ces différences.



[1] Des Flegmatiques (nEAS)

[2] Les Sentimentaux (EnAS)

[3] Les Passionnés (EAS)

[4] Les Sanguins (nEAP).

[5] Les Colériques (EAP).

[6] Les Nerveux (EnAP).

[7] Résultat « scientifique » ? On s’interrogera là-dessus dans ce qui suit.

[8] Les Nerveux dans le sys C.

[9] Très souvent, elles montrent un aspect symétrique pour les caractères de formules opposées.

[10] En effet, une revue « internationale de caractérologie » a été publiée jusqu’à la fin des années 70.