_caracterologie_

Objections à C et réfutations des objections

 a) l’objection des cases. L’objection la plus « classique », la plus répandue — la plus consensuelle — mérite bien un nom : je la nommerai l’objection des cases. Elle dit : mais ça c’est mettre les gens dans des cases.

C’est la plus répandue chez tous ceux qui prétendent à une forme de pensée « générale », mais on la retrouve telle quelle chez la plupart des « intellos » [1]. Cette objection est tellement consensuelle que je crois qu’aujourd’hui on ne peut plus entrer en contact avec les thèses du Traité sans passer au moins par une arrière-pensée de ce genre. Au stade où l’objection se formule généralement, il n’y a pas grand-chose à réfuter… sauf à demander à nos objecteurs s’ils croient qu’il suffit d’ignorer les cases en question pour les faire cesser d’exister. Cette boutade cache une question de fond, que je me contenterai de pointer, mais je commencerai par déclarer sommairement que cette objection tombe d’elle-même si de fait les humains naissent dans ce genre de « cases ». Or, pour le savoir, pas d’autre option que d’enquêter sur les caractères. Par ici s’il vous plaît !

 

b) L’objection du libre-arbitre. S’il est évident que je ne peux sauter une certaine hauteur, ou calculer de tête après une certaine complication, je n’en viens pas pour autant à l’idée de la limitation générale de mon univers mental. C’est l’inverse qui est implicite dans notre culture « démocratique » : on m’affirme que je peux devenir avocat, enseignant, médecin, informaticien, etc. — pourvu que je « m’en donne les moyens ». J’en viens donc à protester « naturellement » contre l’idée que je puisse être déterminé, ou que ma liberté puisse être « limitée » de quelque côté que ce soit. Je n’entrerai pas ici dans le « problème de la liberté » — pas plus que n’y entrent ceux qui objectent aux caractères sur la base de leur sentiment de liberté... Il serait pourtant nécessaire de le faire pour que cette objection prenne un peu de valeur. Deux remarques. Aux dernières nouvelles que j’ai prises chez certains « professionnels » de ces questions, on parlait de compatibilité du déterminisme avec la liberté… Ce qui rejoint l’idée que formulait déjà Valéry : on juge de la liberté sur le sentiment de notre liberté, mais rien n’indique que ce sentiment montre quoi que ce soit. Mais on se contentera de répondre ici sur le principe : il n’y a aucune objection à ce que ma liberté soit située entre les bornes d’un caractère — et qu’entre ces bornes elle soit encore infinie

c) L’objection de l’omnipotence virtuelle. « Mais monsieur, je me reconnais dans tous vos caractères ! Il m’arrive d’être apathique, j’ai des périodes de fougue intérieure et de passion ! ; d’autre part, vous demandez si « j’ai pour habitude de remettre au lendemain », mais je vous dirai « ça dépend » —  et à toutes vos autres questions je pourrais répondre « ça dépend » !  ». Cette objection geek, digne d’un étudiant en mathématiques, interroge si on veut le protocole de mesure des traits de caractère, mais avant tout notre capacité à avoir des perceptions « véridiques » à propos de nous-mêmes. Il y a de toute évidence une distorsion dans l’image que je forme de moi-même ; je ne suis pas « le mieux placé » pour qualifier, etc. C’est vrai, et Heymans faisait remplir ses questionnaires par des tiers (des médecins). Mais c’est être un piètre observateur de soi-même (et des autres) que de méconnaître que nous sommes nous-mêmes plutôt ceci et plutôt beaucoup moins cela[2]. L’argument paraît digne d’une personnalité as if, comme on dit aujourd’hui, — il méconnaît surtout que certains ne remettent jamais au lendemain.

D’autre part la caractérologie n’interdit pas un certain changement de la personnalité —mais dans l’orbe du caractère[3]. Mais comme les Grecs le savaient, on ne change pas de daimon.

Cette question m’invite encore à lorgner du côté du rôle de la culture dans la formation des caractères. Invitation embarrassante à première vue (si la culture modifie le caractère, la caractérologie se dissout dans une forme de « sociologie culturelle »). Mais il serait assez idiot au contraire de vouloir que nos caractères soient étanches à toute culture. Comment une société (ou une éducation) violente et autoritaire pourrait ne pas altérer — non pas forcément les caractères des individus, mais leur expression ? D’autre part, comment penser que les caractères décrits dans le Traité n’empruntent pas aux mœurs d’une époque ?



[1] A l’inverse, le bon sens populaire reconnaît à « l’évidence » qu’il existe des caractères.

[2] Cependant, l’objection pourrait émaner aussi de personnes qui n’ont pas un caractère « très marqué » (scores moyens aux trois propriétés). Ainsi, certains ne montrent aucun « trait de personnalité saillant ».

[3] Qu’elle nomme psychodialectique du caractère.