_caracterologie_

épistémo

Le langage pour milieu

Rédigé par xavier - -

 Fondé sur des réponses à des questionnaires, C est un savant ordonnancement de mots — il ordonne une variété de « traits de caractères » au beau milieu du langage. De ce point de vue, on peut considérer que C ne formule aucun jugement quant aux référents — « qualités psychologiques » ( ?) même si elle en présume une forme de stabilité. Est-ce de cette manière que les interprètes des caractères (ou de la personality) l’ont compris ? Evidemment non. Mais cela reste une lecture, certes minimaliste, mais intéressante en ce qu’elle répond par avance à la critique de la « réification ». Une manière de comprendre C est ainsi de dire qu’il existe une certaine cohérence et une certaine stabilité dans la façon dont les gens usent des mots pour se décrire eux-mêmes.

Ce rempart établi, on accueillera plus facilement la critique de la « nébulosité » langagière. Car il est indéniable que la personality comme le caractère, étant des réalités statistiques issues de réponses à des questions opérant elles-mêmes par définition sur des mots — reposent en définitive sur des interprétations du langage courant, nécessairement imprécises et nébuleuses. Il est évident que deux personnes parlant d’un même « trait » de personnalité (d’un même item du questionnaire) y mettront des mots, des vécus, des expériences différents. Les psychologues qui interprètent leurs réponses ne seront d’ailleurs pas logés à une autre enseigne ! Eux non plus n’échappent pas à l’équivocité, à la « nébulosité » fondamentales du langage. C’est sur ce terrain que notre ami Block rappelle à ses pairs qu’ils ont un « problème » avec les définitions ! Qu’il subsiste même des difficultés à définir les cinq facteurs. Pour ne prendre que l’extraversion, rappelons que celle-ci était « initialement appelée Surgency par Goldberg), et a pris différents noms historiques comme assertiveness, power, activity, positive emotionality, ou interpersonal involvement. Oberts, Walton & Viechtbauer ont trouvé crucial de séparer deux types d’extraversion : la social vitality et la social dominance. Est-ce que l’extraversion implique la sociabilité ou l’impulsivité, ou un mix des deux ? »

De telles questions ramènent les chercheurs en quête de positivité à une humilité à laquelle certains ne sont peut-être plus habitués. Elles en appellent à la nécessité de quelque chose comme une posture « philosophique » à l’égard du langage. En un mot, l’idée que la psychologie, à l’instar de toute autre science véritablement humaine, doit accepter de retourner au langage (naturel) comme à son milieu naturel, et qu’on ne saurait se cacher derrière son petit doigt après le linguistic turn, ni opérer bien longtemps dans les hauteurs abstraites des réalités mathématiques et statistiques.

Critiques du FFM et questions en ricochet à propos de C

Rédigé par xavier - -

Le succès de la psychologie de la personnalité dans le monde anglo-saxon doit être considéré avec précaution, et même, allons-y gaiement, avec philosophie. Y invitent les précieuses « ruminations », du chercheur Jack Block à l’intérieur même des rangs de la discipline. Car s’il paraît difficile de contester que le modèle FFM a « fait ses preuves » au sein d’une communauté de spécialistes, qu’il fait même l’objet d’un « consensus » au point que ses thuriféraires prétendent en établir aujourd’hui l’universalité (sa valeur dans toutes les cultures réf xxx), cela ne veut pas dire : 1) qu’il soit le seul, ou même le meilleur modèle pour décrire la personnalité humaine ; 2) qu’il ne soit pas critiquable dans ses fondements et ses postulats ; 3) qu’il ne soit pas critiquable dans le lien qu’il entretient avec ses usages.

1) Le FFM, peu importe ici son succès, — et cela vaut évidemment pour C — est un modèle parmi d’autres. Allik et McCrae eux-mêmes[1] n’excluent pas que d’autres modèles puissent fonctionner tout aussi bien à 3, 5 ou 6 facteurs. Qu’est-ce qu’un « modèle » ? Disons que c’est un dispositif expérimental (et/ou mathématique) qui permet d’approcher une réalité quelconque, et permet de rendre compte de certains faits observés. En sciences, aujourd’hui, on ne prétend plus vraiment faire autre chose qu’élaborer des modèles — dont on juge le plus souvent de leur pertinence en fonction de leurs usages possibles. Dans le cas de la psychologie de la personnalité (comme de C), il s’agit de rendre compte de la cohérence apparente des comportements individuels dans le temps (indépendamment des situations) et d’une structuration apparente de la diversité des individus (qui présente tel trait de personnalité présente souvent aussi tel autre). Pratiquement et théoriquement, plusieurs modèles de la personnalité peuvent coexister.

2) C’est ainsi ce que des chercheurs comme J.K Norem, ou J. Block — devant ce qu’ils appellent une véritable « hégémonie »[2] du FFM — croient bon de questionner quelques fondamentaux. Quitte à enfoncer des portes ouvertes, Jack Block tient à rappeler qu’un modèle ne peut être simplement confondu avec la réalité. Prière de ne pas succomber à la tentation de réifier les facteurs, aussi statistiquement consistants ou « performants » ( ?) qu’ils semblent être. Cette précaution nous avait amené à parler d’une différence herméneutique[3] entre l’ordre des « réalités » mathématico-factorielles et celui de leur interprétation au moyen des mots du langage courant[4]. Racine de 2 n’existe pas dans la nature. Très bien, mais si je lance ce stylo, il suivra une trajectoire extrêmement proche des prédictions mathématiques de Newton. S’il faut bien garder en tête un certain réalisme mathématique, il reste qu’on ne sait pas bien ce que signifient la factorisation ou l’orthogonalité mathématiques pour ce qui touche à la personnalité…

Il semble néanmoins que de tels résultats font signe d’une structuration de la diversité de la psychologie humaine. Ce qui n’est pas rien. Mais qui réclame un travail théorique pour envisager justement ce à quoi on a affaire. Le Senne a interprété ce résultat dans le cadre de la génétique naissante — la théorie « mendélienne ». Il a imputé cette structuration à des différences de nature entre les personnes. Le caractère est pour lui une « structure congénitale », une donnée de naissance. Assimilation tentante, mais rigoureusement abusive. On « aimerait » ( ?) la savoir corroborée par d’autres résultats plus « durs » de la recherche scientifique. Selon Block encore, ce travail de corroboration, de recherche de convergence, non plus statistique, mais empirique, conceptuel, semble cruellement manquer à la « culture » de l’approche aux 5 facteurs (Block & Block, 1980).



[1] Les « ténors » qui tiennent la barre du FFM.

[2] Julie K. Norem  in Resisting the Hegemony of the Five-Factor Model: There is Plenty of Personality Outside the FFA  Psychological Inquiry, 21: 65–68, 2010. — Bien que l’auteur en question ne mentionne pas le modèle de Heymans...

[3] 1.3.1 de notre mémoire.

[4] Des mots désignant des traits de personnalité décrivant eux-mêmes les caractères.

 

Objections à C et réfutations des objections

Rédigé par xavier - -

 a) l’objection des cases. L’objection la plus « classique », la plus répandue — la plus consensuelle — mérite bien un nom : je la nommerai l’objection des cases. Elle dit : mais ça c’est mettre les gens dans des cases.

C’est la plus répandue chez tous ceux qui prétendent à une forme de pensée « générale », mais on la retrouve telle quelle chez la plupart des « intellos » [1]. Cette objection est tellement consensuelle que je crois qu’aujourd’hui on ne peut plus entrer en contact avec les thèses du Traité sans passer au moins par une arrière-pensée de ce genre. Au stade où l’objection se formule généralement, il n’y a pas grand-chose à réfuter… sauf à demander à nos objecteurs s’ils croient qu’il suffit d’ignorer les cases en question pour les faire cesser d’exister. Cette boutade cache une question de fond, que je me contenterai de pointer, mais je commencerai par déclarer sommairement que cette objection tombe d’elle-même si de fait les humains naissent dans ce genre de « cases ». Or, pour le savoir, pas d’autre option que d’enquêter sur les caractères. Par ici s’il vous plaît !

 

b) L’objection du libre-arbitre. S’il est évident que je ne peux sauter une certaine hauteur, ou calculer de tête après une certaine complication, je n’en viens pas pour autant à l’idée de la limitation générale de mon univers mental. C’est l’inverse qui est implicite dans notre culture « démocratique » : on m’affirme que je peux devenir avocat, enseignant, médecin, informaticien, etc. — pourvu que je « m’en donne les moyens ». J’en viens donc à protester « naturellement » contre l’idée que je puisse être déterminé, ou que ma liberté puisse être « limitée » de quelque côté que ce soit. Je n’entrerai pas ici dans le « problème de la liberté » — pas plus que n’y entrent ceux qui objectent aux caractères sur la base de leur sentiment de liberté... Il serait pourtant nécessaire de le faire pour que cette objection prenne un peu de valeur. Deux remarques. Aux dernières nouvelles que j’ai prises chez certains « professionnels » de ces questions, on parlait de compatibilité du déterminisme avec la liberté… Ce qui rejoint l’idée que formulait déjà Valéry : on juge de la liberté sur le sentiment de notre liberté, mais rien n’indique que ce sentiment montre quoi que ce soit. Mais on se contentera de répondre ici sur le principe : il n’y a aucune objection à ce que ma liberté soit située entre les bornes d’un caractère — et qu’entre ces bornes elle soit encore infinie

c) L’objection de l’omnipotence virtuelle. « Mais monsieur, je me reconnais dans tous vos caractères ! Il m’arrive d’être apathique, j’ai des périodes de fougue intérieure et de passion ! ; d’autre part, vous demandez si « j’ai pour habitude de remettre au lendemain », mais je vous dirai « ça dépend » —  et à toutes vos autres questions je pourrais répondre « ça dépend » !  ». Cette objection geek, digne d’un étudiant en mathématiques, interroge si on veut le protocole de mesure des traits de caractère, mais avant tout notre capacité à avoir des perceptions « véridiques » à propos de nous-mêmes. Il y a de toute évidence une distorsion dans l’image que je forme de moi-même ; je ne suis pas « le mieux placé » pour qualifier, etc. C’est vrai, et Heymans faisait remplir ses questionnaires par des tiers (des médecins). Mais c’est être un piètre observateur de soi-même (et des autres) que de méconnaître que nous sommes nous-mêmes plutôt ceci et plutôt beaucoup moins cela[2]. L’argument paraît digne d’une personnalité as if, comme on dit aujourd’hui, — il méconnaît surtout que certains ne remettent jamais au lendemain.

D’autre part la caractérologie n’interdit pas un certain changement de la personnalité —mais dans l’orbe du caractère[3]. Mais comme les Grecs le savaient, on ne change pas de daimon.

Cette question m’invite encore à lorgner du côté du rôle de la culture dans la formation des caractères. Invitation embarrassante à première vue (si la culture modifie le caractère, la caractérologie se dissout dans une forme de « sociologie culturelle »). Mais il serait assez idiot au contraire de vouloir que nos caractères soient étanches à toute culture. Comment une société (ou une éducation) violente et autoritaire pourrait ne pas altérer — non pas forcément les caractères des individus, mais leur expression ? D’autre part, comment penser que les caractères décrits dans le Traité n’empruntent pas aux mœurs d’une époque ?



[1] A l’inverse, le bon sens populaire reconnaît à « l’évidence » qu’il existe des caractères.

[2] Cependant, l’objection pourrait émaner aussi de personnes qui n’ont pas un caractère « très marqué » (scores moyens aux trois propriétés). Ainsi, certains ne montrent aucun « trait de personnalité saillant ».

[3] Qu’elle nomme psychodialectique du caractère.

 

Différences avec la personality psychology

Rédigé par xavier - -

Avant d’y venir, je ferai un point rapide sur ce qui à ma connaissance[1] différencie la caractérologie façon Le Senne et la personality psychology. En pointant d’abord rapidement ce qui passe à la trappe chez nos amis Anglais et Américains... Exit le « caractère » chez eux, on parle exclusivement de « personnalité ». Ce n’est pas qu’une « question de mots », il y a des conséquences ; mais d’abord cela trahit le « projet » de la psychologie de la personnalité — lequel est tout autre que celui de C.

J’ai envie de dire, un peu partialement, que la personality psychology n’a simplement pas de projet — sauf celui de dimensionner la personnalité. Or, comme dimensionner la personnalité, chez les tenants du FFM, c’est d’abord et avant tout s’assurer de la « validité mathématique » du modèle, cela fait dire à Block (Block, 2010) que l’approche FFM est sans théorie[2]. Certes, on pourrait dire que « dimensionner la personnalité », c’était aussi l’ambition de C. Il semble néanmoins qu’en focalisant sur le statistique, nos amis anglo-saxons soient prêts à toutes sortes d’expédients et de « compromis ». Mais surtout, il faut comprendre que leur projet n’est plus raccordé en aucune façon à une ou ni à une posture « éthique » ou « humaniste » qui orienteraient et motiveraient les recherches. L’humanisme dont je parle est celui dont parle Le Senne lorsqu’il établit la différence entre une psychologie suivant « l’idéal de Galilée » et celle qui ne perd pas de vue la connaissance des hommes de la rue[3]. Les Anglo-saxons sont majoritairement du côté de « Galilée », dans un « trip », disons, « crypto-scientiste ». Leurs recherches, à ma connaissance, ne débouchent pas sur des traités de psychologie « compréhensifs » comme les Traités français, qui permettraient de donner sens à ce que les calculs statistiques apportent de manière brute et désordonnée[4]. Comment le pourraient-ils, si déjà, le nombre de facteurs avec lesquels ils opèrent est 5, c'est-à-dire donnant 2 puissance 5 caractères ? Imagine-t-on un Traité de caractérologie décrivant trente-deux caractères ?

C repose en définitive sur les intuitions d’un psychologue, George Heymans (enquête biographique). Ces intuitions donnent lieu ensuite à une confirmation statistique et mathématique. De ce point de vue, les personality psychologers procèdent à l’envers. En refondant le qualitatif dans le quantitatif, ils changent l’or en plomb. Nombreux sont les psychologues continentaux, à l’instar de Le Senne, qui au tournant du XXe siècle, s’exaspéraient de ces égarements « scientistes ». Combien sont-ils encore aujourd’hui ?



[1] Ma connaissance de la personality psychology étant lacunaire, je ne garantis pas que ce chapitre ne contienne pas des vues incomplètes ou partiales. A lire avec prudence !

[2] Jack Block, The Five-Factor Framing of Personality and Beyond: Some Ruminations, Psychological Inquiry, 21: 2–25, 2010.

[3] Voir la citation de Le Senne en exergue.

[4]

 

C et personality psychology : même régime épistémologique !

Rédigé par xavier - -

A l’époque où Le Senne — et d’autres, dont Mounier — s’intéressent aux travaux de Heymans, ceux-ci sont donc estampillés « science ». Si, quelques décennies plus tard, C disparaît du paysage des sciences humaines, doit-on penser que les canons de la statistique ont évolué au point de reléguer ces travaux hors du giron des sciences ? Il est légitime d’attendre une réponse actuelle à cette question ; mais on peut déjà rappeler qu’en 1959, deux statisticiens français (Gauchet et Lambert) entreprennent des « vérifications » statistiques du modèle C avec des outils mathématiques plus « élaborés » que ceux d’origine. Que trouvent-ils ? La cohérence statistique de l’ensemble. Qu’en est-il aujourd’hui ? A-t-on fini par relever des « biais » statistiques dans la méthode de Heymans ? A ma connaissance, aucun biais, aucune « erreur » n’ont été décelés dans les procédés statistiques de la caractérologie franco-hollandaise… pour une simple et bonne raison : c‘est qu’après les travaux de Gauchet et Lambert, on n’en a plus cherchés ! Aurait-on « dépassé » le paradigme C ?

Une manière à la fois provisoire et définitive de répondre à cette question est de jeter un coup d’œil sur la psychologie de la personnalité anglo-saxonne (personality psychology). — Inutile de chercher cette branche de la psychologie en France, elle n’existe pas par chez nous. Or, non seulement cette psychologie recouvre une littérature de recherche abondante, mais ce qui comble ici notre intérêt, c’est qu’elle repose exactement sur le même paradigme scientifique que C !

Depuis plusieurs décennies, la communauté de recherche en psychologie de la personnalité « consolide » un modèle de la personnalité appelé « Five factor model » (« modèle à cinq facteurs », abrégé FFM), variante du « Big Five » (qu’on confond généralement). La recherche autour de ce modèle devenu « central » (Block, 2010) est aujourd’hui florissante[1]. Or, je l’ai dit, ce modèle repose exactement sur les mêmes piliers que C : questionnaire de personnalité et analyse factorielle[2].

Une question vient immédiatement à l’esprit : les chercheurs anglo-saxons ont-ils délibérément laissé de côté le modèle de Heymans ? Mais un coup de sonde un peu sommaire[3] semble dire que le pauvre Heymans est resté ignoré des chercheurs ultérieurs sur la personnalité. On lit toutefois dans le Manuel de Wiley-Blackwell que le modèle de Heymans « n’aurait pas reçu l’attention qu’il méritait chez les psychologues américains »…

Tout cela converge vers l’idée que ce n’est pas pour des raisons épistémiques que C aurait « disparu »[4] du champ de la recherche. Alors, si les fondements conceptuels de la caractérologie restent largement admis par la communauté scientifique anglo-saxonne, pourquoi C est-elle tombée dans l’oubli chez nous ?



[1] Une rapide recherche dans Google révèle des milliers d’articles référés au « five personality factor, 600 dans les deux dernières années » in Jack Block, 2010. 

[2] On discutera des différences entre C et FFM, notamment en ce que le FFM n’est pas une psychologie de types, mais de traits (ou dimensionnelle).

[3] Une requête sur les mots-clés « Le Senne » et « Heymans » dans Google Scholar fait état de leur absence presque complète dans la littérature érudite.

[4] A moins de faire l’hypothèse que les psychologues anglo-saxons ont fait « fausse route » — ce qu’on ne peut complètement exclure non plus ! — mais peut être écarté provisoirement.