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II. Statut herméneutique de la caractérologie




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Introduction




Nous avons choisi, pour ouvrir aux questions d’herméneutique liées à la perspective caractérologique, de nous inspirer des analyses et de la problématologie déployées par Ricoeur dans le chapitre qu’il consacre à la caractérologie franco-hollandaise dans son ouvrage de 1950, Le Volontaire et l’Involontaire. Ce chapitre constitue, nous devons le dire, un véritable travail d’objectionà la caractérologie. Si sa négativité est indéniable[1]-, il forme cependant, en incluant cette raison, un double intérêt : il est possible d’en isoler une série de problèmes de lecture et d’interprétation de la caractérologie ; le climat de ce texte est d’autre part l’indice d’une réception de la caractérologie que nous pourrions interroger au titre d’un moment décisif de son histoire.

Si, comme nous le verrons, l’axe central de la critique de Ricoeur indique le problème du déterminisme « appliqué » à la caractérologie, le plan qui soutient cet axe, qui est celui de l’objectivité, commande de même les problèmes du « statut phénoménologique de l’autre » en tant qu’il est un produit objectif dans le texte caractérologique, plus généralement celui du « statut herméneutique global » de la caractérologie : le type d’objectivité de la caractérologie pourrait amener à la considérer dans son ensemble comme une explication de la vie psychologique.

Tout d’abord, nous nous proposons de reprendre le problème du « déterminisme caractérologique » tel qu’il est déployé par Ricoeur. Ce problème qui, comme nous le verrons, déborde largement le cadre de la caractérologie, est en quelque sorte l’antichambre qui conduit à son herméneutique proprement dite et aux questions qu’elle soulève.

 

La caractérologie et le déterminisme objectif (2.1)


L’objet de la réflexion critique de Ricoeur – sa matière comme sa visée – nous sont données dès les premières lignes : « notre intention est de montrer par un examen soigneux des méthodes qu’une science objective des caractères pose le problème de l’homme en des termes qu’il est impossible de raccorder directement le caractère ainsi élaboré scientifiquement à la liberté du sujet »[2]. Caractère contra liberté, caractère ou bien liberté : le « problème » se donnerait, ainsi schématisé, dans l’incompossibilité de deux notions contradictoires. Cela tiendrait essentiellement à des raisons de méthode liées à la construction de l’objet caractère :

« Une fois livré aux méthodes objectives, le caractère apparaît comme une totalité concrète offerte à une synthèse illimitée »,

-- d’où, poursuit Ricoeur,

« Il est absurde d’essayer d’introduire la liberté ; le déterminisme de l’objet est sans limite et sans contraire » [3]. 

Nous soulignons cet « absurde » qui paraît condamner tout appel : si la caractérologie est vraiment une « psychologie scientifique », elle devient « tributaire des postulats d’une physique de l’esprit » et autorise une « explication causale et déterministe ». Et alors adieu la liberté. Nous allons cependant examiner de plus près ce qui conduit ici Ricoeur à l’impossibilité de penser ensemble liberté et caractère. Ce texte introductif de Ricoeur fonde cette impossibilité sur un noyau d’équivalences et d’apparentements qui d’après nous est le problème derrière le problème.

L’apparentement de la « méthode de la caractérologie » à celle de « la psychologie scientifique », doublée de l’équivalence foncière entre cette « psychologie scientifique » et le « déterminisme » mérite qu’on s’y attarde. Si toute « psychologie scientifique » est « déterministe » et si la caractérologie est une psychologie « scientifique », alors la caractérologie est déterministe. Il nous paraît évident qu’on ne peut demander ici une compréhension exhaustive d’une proposition telle que « toute psychologie est déterministe » : on ne saurait examiner le « degré de déterminisme » de chaque ramification de la psychologie ! Si l’économie du texte semble nous y inviter, que ce mot de déterminisme est le terme dernier du raisonnement et se passe de toute clarification supplémentaire, il doit en quelque sorte valoir argument en caractérisant une position - supposée bien connue du lecteur - de la méthode scientifique, dont la caractérologie serait enfin tributaire. Si la question du déterminisme ne saurait faire l’objet ici d’une analyse philologique du concept[4], nous nous attacherons seulement à dégager quelques éléments susceptibles d’éclairer le sens de cet argument dans le texte de Ricoeur. Nous supposerons : si le sens du mot de déterminisme y va pour ainsi dire de soi, il doit être assez « commun » à la philosophie ; nous irons en chercher quelque supplément de définition caractéristique dans la deuxième préface de la Critique de la Raison Pure de Kant.


Le déterminisme est une hypothèse (2.1.1)


Comment s’y donne le « déterminisme » ? Il est cette « nécessité physique », ce « mécanisme naturel dans la détermination des choses, qui devrait s’étendre à toutes les choses en général considérées comme causes efficientes », résultat du principe de causalité, qui ferait que « même la volonté peut être pensée comme nécessairement soumise aux lois de la nature », et ainsi « sous ce rapport, comme n’étant pas libre ».[5]

Le raisonnement de Kant est simple : si la physique rend compte de la nature comme soumise à des lois selon le principe de causalité, comme semble l’indiquer la physique de Newton, alors, l’homme lui-même, partie de la nature, est soumissible à l’explication causale. Mais on peut se demander : qu’en savons-nous, si cette extension, cette « analogie » a du sens ?            

Les résultats obtenus par Newton concernent (entre autres corps) les corps célestes ; les lois de la gravitation qui permettent de prédire le comportement de ces objets sont confirmées par l’expérience de ces objets. C’est cette vérification par l’expérimentation qui seule permet d’affirmer en retour que le « principe de causalité » régit et détermine ces corps selon des lois. Mais on doit observer que le champ de validité de ces lois concerne à chaque fois l’ordre ou la classe d’objets choisis au départ, pour lesquels la vérification empirique peut faire son travail ; cette vérification ne fournit per se aucune validité à un autre ordre d’objets pour lesquels il n’y a pas eu de vérification ! Il faut donc remarquer avec soin que l’extension opérée par Kant relève pour l’instant d’une simple hypothèse : rien n’indique une « validité » du déterminisme à l’échelle « psychologique ». Kant d’ailleurs dit bien : « ce mécanisme naturel dans la détermination des choses (…) devrait s’étendre à toutes les choses en général ». Le caractère prétendument absolu du déterminisme qui s’étendrait « à toutes les choses en général » - dépend donc d’une hypothèse, qu’on traduirait, en termes objectifs : la classe d’objets qui vérifie le déterminisme newtonien vaut-elle pour la volonté humaine et la « liberté » [6]

Nous pourrions nous borner à marquer qu’une hypothèse ne saurait en elle-même tenir lieu d’argument ; ce serait supposer (comme nous l’avons fait) que le déterminisme de Ricoeur n’est rien de plus en son principe qu’une variante du déterminisme mécaniste de Kant. Il se pourrait enfin que l’hypothèse d’un tel déterminisme ait conquis depuis Kant un caractère opératoire dans l’histoire de la psychologie (l’hypothèse de Kant serait alors programmatique d’une évolution de l’anthropologie ou de la psychologie). Il y a plusieurs moyens de s’assurer en fait du contraire. Avant de revenir au sujet de la caractérologie et à la compréhension du degré de détermination dont elle relève, nous suivrons donc encore pour un court moment le détour[7]proposé par Ricoeur.   


Impossibilité de principe d’un déterminisme absolument objectivable (2.1.3)




Revenons à l’hypothèse de Kant. Nous la traduisions dans la question : la classe d’objets qui vérifie le déterminisme newtonien vaut-elle pour la volonté humaine ?

Quels pourraient être les objets du déterminisme - on pourrait dire ses déterminants -, s’il passait de la physique des corps à une physique de l’esprit ? S’agit-il - s’agirait-il - de particules, d’atomes, de molécules ?

Il est assez évident que la psychologie n’opère pas sur les corps de type newtonien ou plus généralement de type physique. Sur quels objets alors ? Dans son ouvrage de 1993[8], P. Engel remarque :

 « La psychologie n’a pas réussi à fixer sa définition : science de l’âme ? science du sens intime ? science du comportement ? »

Le champ actuel de la psychologie offre en fait une pluralité d’objets pour son investigation : « cognition », « comportement », « personnalité » etc. Ces objets ressortissent de niveaux indépendants de compréhension (hypothèses protocolaires, échelles d’observation des phénomènes, d’interprétation des résultats, etc.) Par le seul effet de cette « dispersion », la psychologie n’a pu effectivement traduire l’hypothèse déterministe : dans la détermination de son objet. Le « déterminisme psychologique » ne s’est pas traduit, deux siècles après la Critique de Kant, dans l’hypothèse opératoire que nous cherchions.

Mais ceci n’est encore qu’une remarque de fait. Plus loin, et quelque valeur qu’on donne aux faits devant une réflexion de droit, on peut (ou on doit) poursuivre : même dans l’hypothèse où le « déterminisme » parvenait à localiser – et déterminer - un objet psychologique comparable à un objet de la physique, il nous faut remarquer qu’à ce stade encore, cet objet serait encore dépourvu de toute signification. Un tel « atome signifiant » de la détermination psychologique, s’il venait à être découvert, devrait encore chercher une signification dans le champ de l’interprétation psychologique[9].

Mais, sans même une détermination précise de (ou des) objet(s) du déterminisme, nous pensons pouvoir mener une analyse formelle qui pousse d’après nous à l’absurde le principe de l’argument déterministe selon ce caractère absolu qu’on lui a vu. Nous proposons d’anticiper en quelque sorte sur le terme ou le « résultat » d’un tel programme : un raisonnement selon un mode phénoménologique va nous assurer du caractère antilogique de l’objet ou la fin visés par le déterminisme.
 

Impossibilité de principe d’un déterminisme absolument objectivable (2.1.3)


L’objectivité, en tant que, par définition, produit un objet « devant », devant un sujet, ne saurait en effet égaler son « producteur » sans se détruire par-là même comme objet-devant, comme objet distant. Or, dans le cas de l’objectivation déterministe, l’objet serait la liberté toute entière,- mais cette liberté, ce serait aussi le sujet ! Ce qui est contradictoire avec une structure intentionnelle d’objet. Pour prendre un exemple (non moins fictif), si l’on mettait devant les yeux d’un sujet l’ensemble des « données » qui déterminaient l’intégralité son état actuel – en quoi pourrait consister en somme le « terme » du programme déterministe -, ces données manqueraient encore la réaction du sujet sur ces données et les modifications qui suivraient cette prise de connaissance ! Le déterminisme, selon cette approche intentionnelle d’objet, ne saurait donc se concevoir sans contradiction comme résultat. Remarquons qu’il n’est pas besoin d’être phénoménologue pour apercevoir cette contradiction intestine du déterminisme ; Valéry aussi observe :

 « Le ‘déterministe’ nous jure que s’il savait tout, l’on saurait aussi déduire et prédire la conduite de chacun en toute circonstance, ce qui est assez évident. Le malheur veut que « tout savoir » n’ait aucun sens »[10]

D’une manière élégante et radicale, Valéry conforte notre analyse par l’absurde : le programme déterministe n’a pas de terme, il est - finalement – contradictoire dans son terme, et ne saurait se concevoir a priori dans le cadre d’une objectivité de résultat.


Le postulat de déterminisme comme principe de raison (2.1.4)


Les éléments qui précèdent doivent donc donner au déterminisme un caractère et une objectivité strictement projectifs ; le déterministe demande qu’on imagine seulement sa direction programmatique, en pointillé, comme à venir, - sans en anticiper le résultat. C’est d’après nous à cette seule condition que le programme déterministe peut devenir un postulat et prendre la forme, à la limite, d’une « fiction régulatrice » pour voir son programme en partie réaliser.

« La science opère sur le postulat de la causalité : les phénomènes de la nature n’obéissent pas au caprice, ils sont ordonnés et explicables par des relations de cause à effets »[11]

Mais qu’est-ce qu’un « postulat » ? C’est bien « l’adhésion au déterminisme, nous dit un autre psychologue, qui est un postulat fondamental de toute démarche scientifique » [12]. Le même auteur nous assure en revanche que « cela ne signifie nullement que la vie mentale soit prédéterminée ou prédestinée, ni [même] que les événements dans ce domaine soient toujours prévisibles » [13], - c’est à dire que ses résultats soient saturés dans leur détermination. Nous sommes très loin du caractère d’absoluité suggéré plus haut. Le déterminisme semble changer de sens dès lors qu’on entre dans la considération des résultats réellement obtenus. Le postulat de déterminisme à l’œuvre en psychologie ne tient-il pas plutôt du principe de raison que de la ratification d’une rationalité pan-explicative et absolue ?


Caractérologie et causalité faible (2.1.5)


Revenons enfin à la caractérologie, à son objectivité et à sa détermination. L’attention que nous avons portée au protocole expérimental de la caractérologie dans la partie précédente nous permet de répondre assez facilement du degré de « déterminisme » dont elle relève. Nous avons vu en effet que la consistance d’une étude statistique reposait essentiellement sur une analyse mathématique et formelle. Il nous a fallu indiquer que l’ensemble des traits de personnalité, lorsqu’ils passent à cette analyse discriminatoire, ne deviennent ré-accessibles à l’interprétation psychologique que suivant une différence herméneutique, constitutive pour cette interprétation. Le rapport de causalité indiqué par les différents systèmes corrélationnels est alors nécessairement frappé d’une suspension de la référence à tout contenu psychologique réel. Un autre aspect de cette suspension implique que la corrélation entre deux indices de phénomènes psychologiques ne saurait être assimilée à une « simple » causalité : même « une causalité forte n’est pas la preuve d’une causalité unique entre deux variables (ou facteurs) »[14]. Certains interprètes des analyses factorielles vont jusqu’à généraliser que « la plupart des corrélations sont non causales »[15]. Au mieux on formulerait que le rapport de causalité sortant d’un protocole d’analyse statistique de la personnalité vaut comme un système de chaînes de motivations formelles - seulement probables. On doit bien dire que la causalité dont relève l’enquête fondatrice de la caractérologie ne peut être globalement décrite que comme une causalité faible.

 

Conclusion intermédiaire : vers un examen du problème de la liberté et de la nécessité comme problème subjectif et dialectique

 

Si les quelques éléments d’analyse du prétendu déterminisme psychologique qui précèdent ont quelque raison acceptable, nous tiendrions que le problème du déterminisme ne peut être répondu - ni donc posé – à l’aune d’une l’objectivité forte de type physique[16] : (i) il n’est à l’origine qu’une hypothèse, (ii) son principe d’objectivité est contradictoire dans son terme, (iii) il mobilise de fait une multiplicité d’objets, (iv) il n’aurait aucun sens sans un renvoi du physique au psychologique.

L’application de ce concept au champ de la caractérologie est pour le moins périlleuse ; elle nous a permis toutefois de dégager que le type de détermination qui lui est propre relève d’une causalité faible.

Partant, il reste toutefois possible de proposer une autre lecture du problème pointé par Ricoeur, lecture qu’on pourrait appeler « analogique » [17] : l’invocation de l’objectivité scientifique et l’impasse déterministe corrélative vaudraient enfin pour indiquer non strictement une situation de problème objectif - mais bien une difficulté subjective, - qui n’est pas moins réelle. On pourrait soupçonner en effet que le vêtement formulaire du problème dans des termes objectifs ne fait que recouvrir cette difficulté - peut-être insondable - à se penser déterminé. Le problème du déterminisme, qui transiterait alors du côté de la subjectivité, mériterait peut-être cette précaution qu’on l’appelle, non plus « problème » [18], mais questionde la nécessité, ce qui accuserait ce caractère dialectique [19]dont pour nous elle relève essentiellement. C’est en quelque sorte selon un tel « déplacement de sens » que l’avait compris par exemple R. Lacroze, dans son intervention au Congrès de Philosophie en 1949 :

« Le déterminisme, s’il veut emporter une conviction véritable, doit se placer dans la vie concrète, confronter la croyance personnelle de l’individu en sa liberté avec une autre évidence intime, celle d’être prédisposé par son caractère, poussé par ses passions, mené par les évènements » [20]. Les conséquences de ce déplacement sont posées par cet auteur :

« De ce point de vue, toute philosophie de la liberté ou du déterminisme n’est que la mise en sujet d’une expérience intérieure, qui, prise en elle-même, échappe à toute critique ».

Nous nous attacherons alors à examiner cette question de la nécessitédans les textes du Traité et de la Destinée personnelle (3). Avant d’entreprendre cet examen, nous allons revenir sur les questions posées en introduction.


II. Statut herméneutique global de la caractérologie

L'objectivation du caractère et la nature







Tout reste à faire, puisque nous ne savons pas (…) quel usage légitime peut être fait de l’éthologie.
[21]

 

 

Comme nous le disions précédemment, le plan sur lequel s’élabore l’interprétation et la critique de la caractérologie par Ricoeur est celui de l’objectivité. Nous avons pu préciser que l’objectivité critiquée ne saurait être celle du niveau de l’analyse statistique lui-même, mais qu’elle concerne déjà l’interprétation de ses résultats ; en marge de notre lecture analogique des difficultés rencontrées par Ricoeur, il nous semble encore que sa critique pourrait être comprise comme la critique d’un principe d’objectivation -- de réification -- qui serait au principe de l’herméneutique des caractères. Accompagner Ricoeur dans cette compréhension « objectivante » de la caractérologie nous permettra aussi d’en commencer de situer le statut herméneutique global. Nous saisirons alors l’occasion d’élargir notre réflexion à la perspective caractérologique sur le « problème du sujet » : devant un questionnement insistant de la philosophie contemporaine (2.2), nous tenterons de montrer l’originalité et la fécondité de l’alternative proposée par le point de vue caractérologique (2.3). Nous proposerons ensuite de lire cette originalité dans le contexte de l’émancipation d’une psychologie scientifique à laquelle la caractérologie ne fut pas indifférente (2.4). Nous commencerons de voir comment la caractérologie, faisant le pari d’une constitutionnalité de nature, a pu se heurter au paradigme environnementaliste dominant (behaviorisme) ; nous donnerons enfin quelque vue sur les perspectives de leur réconciliation dans le contexte des recherches actuelles.   

 

 

Le sujet à l’horizon du concept (2.2.1)


Ricoeur prend acte, semble-t-il, de la difficulté à retrouver la subjectivité individuelle dans l’herméneutique caractérologique compte tenu de la base statistique sur laquelle elle s’élabore. Il pose en effet que[22] « l’effort pour constituer les psychographies (…) suppose [déjà] une objectivation totale de l’individu ». Le caractère s’y donnerait sur le mode de l’avoir, de l’objet : « tel qui est flegmatique a une véracité de 87% (…) Avoir tel caractère c’est appartenir à telle classe qui a telle propriété ». Ricoeur demande alors : « comment une moyenne de conduites individuelles réelles donnerait-elle une disposition ? La méthode statistique ne donne aucun équivalent de la notion subjective de disposition à… ». Ricoeur souligne la difficulté à retrouver « la volonté », la « disposition à… », bref à retrouver la subjectivité, l’individu ou le sujet singuliers et vivants :

« (…) pour l’éthologue (…), tout se passe comme si l’individu se réduisait à son propre portrait et son portrait à sa formule éthologique indéfiniment développée » [23]

Cette interprétation consiste en quelque sorte à faire de cette différence herméneutique que nous avons relevée une impasse herméneutique. On ne passe pas du statistique au sujet directement : Le Senne n’aurait pas désapprouvé ce jugement ; néanmoins un tel jugement ne saurait être considéré comme une objection [24] recevable au projet caractérologique :

 

« En réalité la caractérologie générale ou spéciale ne prétend pas elle-même retrouver les individus. Il lui suffit de pouvoir construire des êtres de raison, le sentimental ou le passionné (…) afin d’en faire comme des repères par rapport auxquels les individus vivants pourront se situer. Si l’on veut, elle fixe, par des points d’encre rouge, des positions toutes théoriques ; et, quand elle retourne de la définition de ces types à la vie, elle voit des hommes qui, à raison de certaines de leurs propriétés mentales, peuvent être reportés sur le plan des points rouges par des points noirs, formant ainsi une nébuleuse autour des points rouges : par leur situation ils indiquent à l’œil d’un bon observateur comme possédant telles propriétés intermédiaires entre les propriétés définies comme des concepts purs. » [25]

La caractérologie est conceptuelle ; elle ne peut être comprise ou interprétée sans la médiation du concept. Ricoeur, dans ce sens, comprend aussi que « l’éthologie opte finalement pour l’idée générale contre l’essence singulière » ; mais c’est encore l’horizon opposé auquel vise le caractérologue :

« Le conceptuel n’est jamais pour l’esprit qu’une médiation dont le sens consiste dans son rapport avec le réel intuitivement saisi et allusivement signifié. A travers la caractérologie, l’esprit du caractérologue vise ou au moins doit viser vers l’idiologie[26], c’est à dire la connaissance-limite de l’individu. (…) C’est dans cette visée que la caractérologie fait éprouver sa valeur spirituelle. » [27]

Cette introduction de la notion de valeur suggère la destination éminemment morale de la caractérologie. L’éthologie doit se prolonger naturellement dans l’éthique. Plus loin, on pourrait peut-être soutenir que l’anthropologie n’est pas entièrement dissociable en son essence d’un tout premier positionnement axiologique. On peut déjà le lire dans la critique de Ricoeur elle-même : c’est bien l’objectivation anthropologique qui est « rejetée » (fût-elle scientifique !) au nom d’une liberté comprise par lui comme valeur morale et supérieure. Mais si, comme le pense Ricoeur (qui accuse ici une manière fort existentialiste), l’éthologie exige « la suspension de cette communication spécifique par laquelle nous aurions une chance d’accéder à l’autre comme existence », la question est aussi de savoir, au-delà de ce qu’elle ne permet pas, ce que permet l’éthologie en tant que connaissance de la diversité humaine, c’est à dire en tant que connaissance, conceptuelle et abstraite, de l’autre.


Fascination et rejet du caractère (2.2.2)


Avant d’y venir, il nous faut nous arrêter sur le sens extra-philosophique de ces objections. Manifestement, la critique de Ricoeur n’est pas qu’une critique de la théorie caractérologique ; son sens complet (ou son sens tout court ?) nous échapperait si l’on n’y voyait pas la critique – à peine dissimulée – d’un usage (mauvais) de la caractérologie.

Mais du seul point de vue de sa progression théorique [28], la critique de Ricoeur est déjà surprenante, sinon vraiment confondante. Après avoir tenté d’établir que « le second postulat [du caractérologue] était le primat de l’automatisme sur l’action réfléchie et volontaire », où « la volonté [ne pouvait plus apparaître que comme] une complication du phénomène idéomoteur », - ce qui pour Ricoeur condamnait toute espérance de « rapporter directement le caractère au sujet libre » [29], - Ricoeur nous lache :

« On ne saurait trop mettre en garde contre toute tentative de repousser le caractère à l’extérieur de la volonté ; pouvoir, vouloir, motifs, tout en moi porte la marque d’un caractère (…) » [30]!

 Ou bien :

« Je pressens que liberté et destin ne sont pas deux règnes juxtaposés (…). Je devine, sans pouvoir articuler cette pensée correctement, que mon caractère dans ce qu’il a d’immuable n’est que la manière d’être de ma liberté. (…) J’ai une façon de choisir et de me choisir que je ne choisis pas. (…) Si parfois il me semble que telle ou telle région morale est plus familière à tel ou tel caractère, cela n’est point faux ; c’est le signe que nous n’avons pas considéré la valeur dans toute son envergure, mais déjà selon la partialité d’un caractère. » [31]

Cette « ambivalence », ce maintien simultané de la thèse et de la thèse contraire, pousse Ricoeur à avouer :

« Au terme de cette analyse difficile, et au total fort peu satisfaisante pour l’esprit, il est nécessaire de montrer que l’éthologie, un moment mise en question, peut et doit être retrouvée. » [32]

Une telle réconciliation finale ne doit pas faire oublier la détermination affichée en introduction du texte : l’ « ambivalence » dont nous parlons, et cette dynamique d’attraction et de répulsion à l’égard du caractère, a d’après nous une de ses clés livrée dans le texte lui-même : c’est cette « fascination qu’exerce le caractère » [33], dont

« Il est impossible que [la] connaissance objective ne fasse retour sur moi et ne soit happée par une dialectique intérieure qui n’attendait que l’alibi d’une science pour développer ses prestiges destructeurs. » [34]


Pour se convaincre qu’il ne s’agit plus (seulement) de philosophie et de raison, on observera encore ce passage :

« Quiconque a une connaissance qui reste superficielle de la théorie des caractères ne peut s’empêcher de jouer à l’égard de lui-même et des autres au jeu des portraits : suis-je un nerveux ? Un tel est-il un flegmatique ? » [35]. Ce que Ricoeur commente de la sorte :

« la nécessité objective est le masque de raison d’une fatalité qui n’est plus seulement d’entendement mais de société et de passion » [36].

Mais la caractérologie est-elle un jeu ? 

Les extraits qui précèdent feraient vite de nous suggérer cette hypothèse que la critique de Ricoeur trouve son centre, ou plutôt son épicentre, dans la confusion de la caractérologie comme « science »[37]avec l’usage détérioré qui pourrait en être fait ou avec l’idéologie qu’on pourrait en tirer. Cette hypothèse demanderait un développement sur les (més)usages et la réception[38]de la caractérologie (dans le corps social, institutionnel et intellectuel), qui déborde notre propos.

Il nous fallait toutefois, en marge de notre étude, faire état de cette confusion en ce qu'elle pourrait avoir joué (au moins en surface) dans le désintérêt croissant de la philosophie française pour la tradition caractérologique ; mais aussi en ce qu'une telle confusion illustre un divorce peut-être plus grave : entre la « science de l’âme » et l’« amour de la sagesse ». Et c'est bien de la caractérologie en tant que psychologie que la critique de Ricoeur procède. Ces quelques mots de Pascal Engel [39] permettront de donner un contexte au geste paradoxal de Ricoeur :

« Quand la psychologie, à la fin du XIXe siècle, s’est transformée en discipline scientifique, elle a proposé une idée de l’homme comme d’un être soumis à des tests dans le cadre dans le cadre d’une conception instrumentale de la rationalité, pour lequel l’homme n’est qu’un outil. »

Il poursuit, dans la boutade suivante, en décrivant la réaction d’une partie du corps philosophique devant cette « conception de l'homme » :

« Canguilhem demande si en sortant de la Sorbonne, par la rue Saint Jacques, le psychologue prend vers le Panthéon ou vers la Préfecture de Police… Toute une génération de philosophes et d’étudiants français ont suivi ce conseil d’orientation de Canguilhem comme une invitation à se détourner de la psychologie et de ses possibles intrusions en philosophie. »

Voilà semble-t-il une autre clé qui pourrait très vite refermer la porte ouverte par la caractérologie, fût-elle, non seulement, comme nous tentons de le montrer, une psychologie philosophique, mais inscrivant son effort dans la même lutte contre une psychologie qui tend à instrumentaliser l’individu…

Pour retrouver les limites de notre sujet, nous nous accorderons au sage pricipe posé par Mucchielli : « la caractérologie ne [saurait] être tenue pour responsable des conceptions cosmogoniques fondées sur elle »[40].

Toutefois le témoignage de Ricoeur nous incite à nous demander en quelle mesure l’interprétation « fataliste » n’est pas déjà en puissance dans le texte lesennien ; c’est ce qui justifiera une nouvelle fois et selon un angle différent qu’on examine comment s’y inscrivent les rapports de la détermination et de la liberté (3).

 

Le problème du sujet (2.2.3)


Qu’est-ce que la caractérologie, en tant que connaissance conceptuelle et abstraite, permet-elle en terme de compréhension de l’autre ?

Afin de mesurer cet apport, nous pensons qu’il est bon de commencer par dimensionner la question elle-même devant la largeur du champ qu’elle occupe.

« On connaît l’importance de la question du sujet dans la pensée contemporaine ; chez Lacan, Levinas, Derrida, le sujet n’est plus ‘qu’un mot’ - la chose est détruite par ces mêmes doctrinaires. » [41]

Le sujet contemporain est en question, sinon est-il « mis à mal ». Mais, on s’en convaincra, cette question ne saurait se limiter au seul périmètre de la philosophie : en quelle mesure la philosophie ne fait d’ailleurs que répercuter une situation de problème bien plus « globale », nous l’indiquerions trop brièvement en rappelant que c’est devant une succession et un essor fabuleux des paradigmes anthropologiques (psychanalyse, marxisme, structuralismes divers, sociologie, béhaviorisme, cognitivisme…) qu’elle doit chercher à penser le sujet. Comment s’y retrouver ? Comment y retrouver le sujet ?[42]

La caractérologie, et surtout celle de Le Senne, n’est pas étrangère à cette question. Le Senne a pris acte, sinon d’un « éclatement » des paradigmes anthropologiques, au moins d’une situation de déséquilibre croissant dans le rapport entre la quantité du savoir objectif sur l’homme et une synthèse qualitative de plus en plus difficile à réaliser en retour. Nous sommes donc toujours situés sur l’axe de questionnement qui est celui de l’objectivation. Sur cet axe nous introduirons à deux réflexions en quelque sorte parallèles. Nous voudrions suggérer d’abord la persistance et la radicalité de la question du sujet (i) selon la filiation phénoménologique, qui anime toujours le débat philosophique[43], et mettre en relief la voie alternative prise par la caractérologie. Nous introduirons ensuite à des questions similaires considérées cette fois sous l’angle de la psychologie concernant la possibilité de l’émergence de cette synthèse psychologique.  


L’autre suspendu (2.2.4)


Reprenons : « chez Lacan, Levinas, Derrida, le sujet n’est plus ‘qu’un mot’ - la chose est détruite par ces mêmes doctrinaires. » [44]

Sauf le cas de Lacan, il semble assez aisé de situer une origine de problème commune à ces (non) philosophies du sujet[45] ; leur source se trouve manifestement dans un positionnement du problème tel qu’il est proposé par la phénoménologie husserlienne. Ce problème est, spécifiquement, celui de la constitution d’autrui, tel qu’il s’offre à une conscience transcendantale[46], la conscience qui opère l’epochè phénoménologique, c’est à dire la suspension de la conscience naturelle ou thèse-du-monde (Weltthesis). Or, autrui est d'abord un « habitant » du monde naturel[47]. Sa constitution à l'intérieur de la sphère transcendantale est donc un paradoxe pour le phénoménologue. -- Cette situation de problème, qui peut déjà paraître en soi assez étrange, l’est bien plus si l’on considère le geste husserlien dans son ensemble, qui a été lui aussi compris comme un retour au sujet ! [48])

Si nous sommes encore ici à la frontière extérieure des questions qui doivent nous préoccuper (celles de l’altérité et de la connaissance de l’autre), elles semblent bien avoir commandé à l’élaboration de ces (non) philosophies du sujet – de l’altérité – mentionnées plus haut, qui occupent une part non négligeable de la réflexion (éthique) contemporaine. Sartre, lecteur de Husserl, observe que « l’existence d’autrui n’est pas certaine »[49] ; il observe encore que « le conflit est le sens originel de l’être-pour-autrui » [50]. Ces deux assertions, ces deux « états de choses » pourraient-être liées à l'origine : cette position transcendantale de la conscience... Sans en préjuger, nous demanderons : quelle distance (de sécurité ?) entre le solipsisme et la claustration ?

Comment l’incertitude transcendantale sur l’existence d’autrui pourrait-elle surgir d’une position de la conscience transcendantale elle-même, soit d’une conscience située hors-du-monde ? Paradoxe : la réflexion transcendantale suspend une existence d’autrui qu’elle doit en même temps poser par quelque côté. D’après nous, la conscience transcendantale ne saurait revendiquer aucun droit à l’originarité[51]pour la position de l’existence d’autrui.

Quoi qu’il en soit de ce paradoxe, la position du problème du sujet depuis un contexte phénoménologique montre la difficulté extrême qu’il y a pour les philosophies qui s’en inspirent à se prolonger en philosophies du sujet, sinon en « philosophies de l’autre ». Le renversement opéré par Lévinas, s’il peut être schématisé dans une « substitution de Moi par l’Autre »[52], rend assez sensible cette difficulté [53].

Ce détour par la forme que revêt le problème du sujet selon la filiation phénoménologique n’aurait pour objet que d’introduire, par contraste, à la souplesse et surtout à la finalité de l’objectivation de l’autrepour une approche caractérologique, si l'on n’y ajoutait l’argument suivant. G. Lurol propose en effet qu’une compréhension de la modernité (ou post-modernité) et les problèmes qu’elle soulève -– dans cette période qu’il appelle « critique du sujet » [54]--, devrait se compléter d’une relecture historique de ses conditions en quelque sorte pré-critiques :

« Dans la mesure où l’époque arrive à la fin des processus avec lesquels s’est constitué la modernité du siècle et la pensée de cette modernité, c’est l’ensemble des problématiques qui ont pris corps au début de sa prise de conscience par elle-même, c’est à dire les années trente, qui se trouvent réactivées. » [55]


Pour une connaissance de l’autre (2.3.1)

 
Le conflit est le sens originel de l’être-pour-autrui
[56]

 


Pour R. Misrahi aussi, « dans la vision empirique et ordinaire des choses, l’autre apparaît comme un ‘scandale’ ou comme un ennemi, comme un concurrent et un rival en tout cas »[57].

Le positionnement phénoménologique de l’altérité accusait la distance qui me sépare d’autrui en indiquant ses conditions transcendantales. Revenir-au-monde et à la pluralité des consciences[58]ne résout pas les difficultés qui surgissent de l’altérité ; au contraire, ce retour permet seulement de les faire apparaître. Il ne suffit pas de dire que la différence joue de moi aux autres, mais il faut tenter aussi de dire comment elle joue, et par suite comment on pourra réagir sur elle. La première option permet peut-être une « révolution personnelle autour de la différence », en annonçant une éthique du sujet[59]. Mais, avec le caractérologue, on demandera comment une simple transformation de mon rapport à la différence n’ouvrira pas un espace de « liberté » toujours plus grand pour ma mécompréhension de l’autre :

« Il n’est que trop facile à un homme d’universaliser son caractère propre et de juger des autres d’après ce qu’il est lui-même. » [60]

Réciproquement :

« Quand la conduite d’autrui est différente de la nôtre, elle commence par nous paraître absurde. Mais, plus elle nous semble telle, plus il nous faut faire effort pour pénétrer dans ses origines caractérielles. »[61]

Le caractérologue propose dans cette voie de distinguer deux manières de sympathie pour autrui :

« Il faut se méfier de la sympathie spontanée comme source de la connaissance d’autrui. Elle consiste bien à se mettre à la place d’un autre ; mais en se substituantà lui. Au contraire la sympathie vraie, la sympathie caractérologiquement fondée consiste à se mettre à la place d’autrui en éliminant ce qui ne manifeste que soi. »[62]

C’est ce qui n’est possible que lorsque le sujet « a reconnu le caractère et qu’il a pour ainsi dire, construit ce caractère dans sa propre conscience en mettant entre parenthèses certaines de ses dispositions propres, en en spécifiant d’autres »[63]

La voie caractérologique consiste donc à prolonger un regard objectif et désintéressé sur la différence - ou plutôt sur les différences, et de tenter les décrire, de les circonscrire, voire de (se) les expliquer. On peut dire de l’effort de connaissance caractérologique qu'il cherche à dérouler les conditions spéciales de la différence intersubjective.

Il est indéniable que cette étude nécessite une objectivation du sujet – de l’autre - ; il n’en est pas moins vrai que cette objectivation n’est qu’un moment théorique et qu’elle est au service d’autre chose qu’elle-même :

« La vertu de l’intellectualisme réside dans la nécessité qui subordonne, à la connaissance des idées, la communication entre des consciences d’abord hétérogènes et hostiles. »[64]

Soucieuse comme il apparaît ici, d’une situation d’hétérogénéité éthologique originaire (ou naturelle), la caractérologie n’en prépare donc pas moins à une éthique de la différence. Ces conditions posées, nous pouvons maintenant commencer notre lecture du système proposé par la perspective caractérologique franco-hollandaise.


Des propriétés fondamentales ? (2.3.2)

 

 Si l’on considérait a priori que chaque caractère entre dans une relation de différence spécifique avec chacun des sept autres caractères, un développement exhaustif des différences inter-caractérologiques du système de Heymans offrirait une casuistique à 28 entrées. Ce travail d’analyse fastidieux, qui n’est mené aucun caractérologue, peut être en partie contourné, au prix il est vrai d’une certaine schématisation. Comme la caractérologie repose sur trois propriétés fondamentales, les différences inter-caractérologiques peuvent être analysées de la même manière suivant les trois « frontières fondamentales » : A/nA, E/nE et S/P. Ceci nous amène à interroger en premier lieu la « fondamentalité » prétendue de nos trois propriétés.

La question de la fondamentalité des propriétés[65]peut être considérée sous plusieurs aspects. Elle peut renvoyer à l’analyse de plusieurs critères objectifs : (a) un critère dur, celui de la cohérence statistique des propriétés en tant que facteurs, et (b) un critère que nous appelerons problématique, celui du rapport entre des traits de personnalité (ici des propriétés) et une réalité physiologique (biologique ou même génétique). Mais il nous a paru qu’elle doive renvoyer aussi – en partie à cause des problèmes posés par le critère précédent -, à des arguments, qui ne peuvent que tendre à l’objectivité : nous avons relevé dans ce domaine celui (c) de la cardinalité d’un système de propriétés ; celui, lié au précédent,(d) de la tradition. Le Senne enfin nous propose d’y ajouter (e) un argument métaphysique.

 

a) Nous avons déjà mentionné (1.3) que l’outil statistique de la factorisation a pu prétendre assurer à lui seul de la prétendue fondamentalité des facteurs obtenus ; nous avons vu les difficultés qui s’en suivaient pour l’interprétation. On doit cependant exiger des propriétés choisies initialement qu’elles s’exposent au moins au critère statistique d’une cohérence factorielle a posteriori. Ce critère de cohérence n’est dur en réalité que dans certaines limites, car il ne consistera à rejeter que les résultats situés au-delà ou en deçà d’un certain seuil ; ce qui laisse encore une place pour l’interprétation (subjective ?) concernant les systèmes marginaux qui frôleraient ces seuils. Ainsi on a vu que A était lié négativement à E, positivement à S, sans pour autant que l’analyse puisse rejeter ces hypothèses factorielles. Ajoutons que cette cohérence des résultats, malgré la faiblesse de l’instrumentation statistique mobilisée par Heymans, pouvait déjà apparaître aux yeux de Le Senne :

« Jusqu’à maintenant, il y a eu autant de caractérologies que de caractérologues. Toutes ont leur mérite, toutes leurs insuffisances. Mais, c’est précisément parce que toutes, ou du moins beaucoup, ont leurs mérites que le plus sage est évidemment de partir de celle dans laquelle se concentrent les plus importants des résultats obtenus. Les auteurs de cette collection s’accordent à juger que cette condition a été la mieux satisfaite dans le passé par les analyses de l’Ecole de Groningue et que, par conséquent, le plus sage est de s’accorder à la prendre comme caractérologie de départ. » [66]

 

b) Le deuxième critère est celui du « réalisme » physiologique ou biologique des propriétés, qui demande en quelle mesure on pourrait mettre en rapport ces propriétés avec nos connaissances en matière de fonctionnement du corps ou de l’esprit humains, telles qu’elles nous sont fournies par les sciences correspondantes. Il est évident que de nombreux niveaux d’analyse pourraient être mobilisés pour répondre du réalisme d’un système de propriétés. Nous ne mentionnerons ici que deux approches possibles : celle d’une topologie du fonctionnement cérébral, et celle d’une approche génétique. - On ne saurait bienentendu faire figurer ici une synthèse véritable : il nous suffira de proposer ou de reprendre quelques pistes, mais surtout d’insister sur le caractère problématique de ce critère. Voilà maintenant une présentation rapide des relations de nos trois propriétés à leurs « référents » physiologiques présumés.

« L’émotivité est d’essence psycho-énergétique »[67](…) elle enveloppe toujours la libération d’une certaine quantité d’énergie organique » [68]

L’émotivité est le principe dynamique, moteur de toute action ou pensée. L’activité lui est liée. L’analyse statistique la liait négativement à l’émotivité. Or, cette négativité est comprise dans la définition de l’activité : elle est tout de suite mise en rapport à l’obstacle. La définition qui en donnée dans La Destinée personnelle consacre ce renversement de l’activité en la propriété in-activité :

« Puisqu’il est essentiel à toute énergie de travailler sur une résistance, la première condition qui s’impose à l’émotivité est la résistance opposée à son exercice par l’inertie, plus ou moins grande, des fonctions organiques » [69]

L'in-activité est « coefficient d’inertie » [70] de l’énergie mobilisée par l’émotivité. Voilà nos deux première propriétés comprises en des termes pseudo-biologiques ; d'après le médecin et caractérologue G. Torris, la « relation entre l’émotivité et le système nerveux glandulaire est certaine »[71]

Le cas de la fonction de retentissement (propriété P/S) est directement issu des recherches menées par O. Gross sur la cellule nerveuse, reprises ensuite par Wiersma dans une étude sur les temps de réactions des primaires et des secondaires[72] :

« La fonction primaire du cerveau est l’exercice propre et initial d’une cellule nerveuse, à savoir la production de son effet psychique positif c’est à dire d’une représentation (…) La fonction secondaire est la reconstitution, la réfection de l’état antérieur de la cellule (…) » [73]

Ce temps de réaction pourrait vraisemblablement être ramené à l’activité propre du cortex [74].

En suivant ces hypothèses, le modèle de Heymans pourrait être compris dans une bipartition et suggèrer une réalité topologique et processuelle du fonctionnement cérébral : d’un côté, l’émotion (E) et sa résistance (A/nA) mises en parallèle avec l’activité glandulaire; de l’autre, le temps de réaction (P/S) opéré par un traitement cortical de l’information.

Quittons provisoirement les propriétés de Heymans pour faire apparaître clairement, suivant les tentatives d’approche d’un parallélisme entre traits de personnalité et gènes, le caractère problématique [75]du critère de réalisme -- ou de « réalisme »; des recherches furent récemment développées [76] par des chercheurs anglais et américains que nous pourraont que développer imparfaitement. En recherchant le lien qui unit, suivant l’exemple d’un des articles cités, un trait de personnalité comme « la recherche de la nouveauté » (novelty seeking) et un récepteur génétique (le gène transporteur dopamine D4), ce genre de recherches vise bien au fondement génétique à la différenciation de types de personnalité ou de tempéraments humains ( bien entendu innés). Notre remarque annoncer le genre « problématique » de ce critère est la suivante : un tel type de recherche nécessite une approche concourante des deux niveaux engagés : d’une part l’identification d’un processus biologique, et d’autre part une identification au niveau psychologique de ce que représente un trait de personnalité. Un trait de personnalité doit être décrit, construit, et même préconnu, pourrait-on dire, par l'intuition - et ne saurait être réduit intégralement (dissout) dans son référent physiologique. Sans compréhension ou analyse du côté de la personnalité on ne peut plus lui attribuer aucune signification. Le Senne a fort bien saisi ce point :

« Il faut en premier lieu observer que la traduction d’un terme de caractérologie dans un langage physiologique n’avance pas la caractérologie elle-même. Dans tous les domaines de la connaissance où l’homme intervient, il ne le peut sans que des conditions physiologiques n’interviennent aussi en lui et avec lui. Il a bien fallu à Napoléon qu’il produisit des contractions musculaires pour signer le Traité de Tilsitt : à quoi servirait-il à l’historien de le rappeler ? (…) De même le physiologique est bien dans le caractérologique (…) Dès que nous considérons les conditions physiologiques d’un trait de caractère, c’est que nous ne le considérons plus comme un trait de caractère. »[77]

Nous appelons donc de critère problématique pour prévenir qu’il ne saurait s’agir du seul « parallélisme psycho-physique » [78]des premiers psychologues scientifiques – qui tend justement à cette réduction-dissolution plus ou moins sommaire du psychologique au (ou dans le) physiologique [79].

 

c) Nous avons mentionné plus haut des recherches qui portaient sur des traits de personnalité isolés, - qu’elles nécessitent par ailleurs que l’investigation soit maintenue sur le terrain de la compréhension psychologique. Ce terrain ne saurait se limiter à être celui d’une collection de significations, isolées et indépendantes les unes des autres ; mais y ajouter le seul critère de leur cohérence factorielle ne saurait  engendrer encore qu’une collection de facteurs. C’est maintenant à l’intuition qu’il faut demander que cette collection devienne (i) non seulement un système intelligible, un système qui rende compte (ii) de manière la plus fidèle possible de la richesse de notre expérience de la diversité humaine  - ce pourquoi nous pourrions appeler cet argument celui de la cardinalité des propriétés. La première condition a paru à Le Senne une condition satisfaite par le découpage de Heymans :

 « Ce découpage a pour lui (…) de conduire à des types qui permettent la systématisation d’un grand nombre de faits. »[80]

On peut ajouter cette autre remarque de Le Senne concernant l’intelligibilité globale du système de Heymans (nous soulignons) :

« Cette préférence n’implique pas qu’un autre découpage de l’expérience humaine ne pourrait servir ; elle admet seulement qu’il faut partir du découpage le plus simple possible, en attendant que le progrès de la recherche conduise à le préciser et à l’enrichir. »[81]

Nous pourrions marquer ici un point de comparaison entre le système de Heymans et celui du ‘Big Five’ (modèle dominant (?) dans la psychologie anglo-saxonne dans la dernière décennie). Comme son nom dit vrai, le ‘Big Five’ est un découpage en cinq propriétés principales : Openess to Experience, Consciousness, Extraversion, Activity, Neuroticism ; s’il doit amener à considérer autant de sous-ensembles de corrélations correspondant à la répartition de part et d’autre de chaque propriété, l’interprétation devrait alors travailler sur un système à 32 caractères (ou habitus) correspondants… L’exposition ne serait-elle pas livrée à un problème de taille ? [82]

 

Pour l’autre (ii) argument (accueil « maximum » de la diversité), argument encore plus « subjectif » s’il en est, - sauf les tentatives de compréhension que nous donnerons plus bas de la portée herméneutique des frontières E/nE et A/nA, - nous devons d’abord renvoyer à la cohérence de l’ensemble des analyses (et synthèses) du Traité qui consacrent le système de Heymans [83](toutefois, nous avons vu que cette exigence de cardinalité des propriétés pourrait encore se changer en critère objectif, lorsque les propriétés limitent dans leur principe le passage à l’interprétation).  

 

d) L’argument de la tradition tend à faire du recoupement des intuitions des différents caractérologues (ou psychiatres, etc.), des indices d’objectivité[84] :

 

« De ce point de vue, la classification de Heymans a deux mérites importants : les deux premières propriétés, Emotivité et Activité, qu’elle pose comme fondements du caractère, ont été reconnus par la presque totalité des caractérologues ; la troisième, le retentissement, a souvent été pressentie indépendamment des deux psychologues néerlandais, par exemple par Fouillée, Paulhan, avant d’être indiquée par Gross ; elle se retrouve impliquée dans l’opposition kretschmerienne du cyclothyme et du schyzothyme (…) Voilà donc des assises solides (…) » [85]

Indiquons en outre, puisqu’il est question ici de tradition, que le système caractérologique traditionnel par excellence, celui qui a « franchi les siècles, exercé la plus large influence (…) », celui de la quadripartition élémentale d’Hippocrate et Galien, « vient se fondre facilement dans la caractérologie contemporaine ». Le Senne :

« On vérifie la valeur de la classification de Galien en montrant que les quatre tempéraments de sa classification correspondent sans violence à quatre groupes de la classification de Groningue[86]. Les sanguins deviennent les nEP, les flegmatiques les nES, les cholériques les EP, les mélancholiques les ES »[87]

 

e) Enfin, Le Senne nous invite à considérer les propriétés de Heymans sous l’angle de ce qu’il appelle leur « signification philosophique » en leur accordant une portée explicative singulière. Nous livrons le passage entier, centré essentiellement sur les deux premières propriétés ; nous en soulignons les expressions-clé que nous commenterons ensuite :

 

« Si l’analyse caractérologique avait été suffisamment poussée, il devrait être possible de comprendre les divers caractères c’est à dire les diverses modalités de la conscience humaine en les dérivant à partir de l’esprit et de la conscience finis en général, de manière à montrer dans les caractères les spécifications nécessaires du moi.

Voici comment. Le moi peut être considéré comme une unité absolue à la croisée de deux dimensions, de deux diamètres perpendiculaires l’un à l’autre, l’un suivant l’ordre de la simultanéité, suivant la relation de l’objet au sujet, l’autre, suivant la succession. (…) En tant que rapport de simultanéité entre le sujet et l’objet, le moi est susceptible ou capable de deux actions de sens opposés : l’émotivité exprime la passivité du sujet envers l’objet qui l’affecte, l’activité, au contraire, (…) l’efficacité du sujet sur l’objet. » [88]

 

On pourrait dire que le regard porté ici par Le Senne sur les propriétés relève d’une perspective onto-génétique, dont la question serait : comment peut s’ouvrir le monde « ontique » (des objets ou des étants) à une conscience humaine ?

En se rapportant aux deux « piliers » de la réflexion physico-ontologique depuis Newton ou Kant, on répondrait que ces deux dimensions « fondamentales » sont celles de l’espace et du temps. Kant les pensait déjà comme des filtres a priori de notre rapport (fini) à l’objet. Le Senne reprend le « principe » de cette esthétique catégorielle pour comprendre ou éclairer la division de Heymans. Mais, d’universelle qu’elle apparaissait chez Kant - c’est à dire invariable en fonction des individus, le caractérologue forme (et confirme) l’hypothèse de son caractère modal, c’est à dire susceptible de variations selon les individus.

L’espace, pris comme temps zéro de la simultanéité, renverrait alors à la relation (spatiale ou spatialisante[89] ) sujet-objet, en favorisant, selon la spécification caractérologique, l’un ou l’autre de ces deux pôles. Nous avons déjà eu l’occasion de remarquer le « lien d’opposition » entre nos deux premières propriétés ; il se renforce encore si l’on considère maintenant que l’émotivité tend à privilégier le monde-du-sujet (le monde de l’intime, du sentiment de soi) sur le monde-des-objets alors que c’est au privilège inverse que tend l’activité (la transformation du monde extérieur) [90].

Le Senne ne développe pas thématiquement ce rapport « de succession » (la dimension temporelle) qu’il mentionne dans le passage précédent ; il intervient seulement dans ce rappel synthétique :

« Avec l’émotivité et l’activité d’une part et d’autre part le retentissement sont intervenues les aptitudes du moi relatives aux deux dimensions de l’espace (rapport de l’objet au sujet) et du temps (rapport du présent au passé, consécutivement à l’avenir) » [91]

Le temps, dans la fonction de retentissement, peut assez facilement être représenté comme la fréquence d’actualisation des contenus de conscience ; ce rapport « de succession », en variant des tempo le plus alenti à celui le plus vif, pourraient peut-être suggérer une polarisation de notre rapport au monde selon l’actualité.

De cet argumentaire qui ouvre à une véritable métaphysique des propriétés, Le Senne conclut :

« Si cette déduction est acceptable, elle confirme théoriquement, en les faisant comprendre par leur nécessité, le choix des deux premières propriétés constitutives. »[92]

 

En rassemblant maintenant les éléments proposés sur cette question de la fondamentalité des propriétés, il conviendrait peut-être de passer à la comparaison du découpage de Heymans avec ceux d’autres systèmes. Ce travail pourrait être abordé avec le développement des modèles anglo-saxons. - Sur le territoire français (européen ?) les modèles concurrents ne font-ils pas un cruel défaut ? Pour la France, au regard du premier critère, la caractérologie franco-hollandaise est à n’en pas douter un essai unique en son genre. Il resterait encore la possibilité, que nous ne pouvons qu’indiquer, de confronter le modèle de Heymans-Le Senne avec d’autres typologies, par exemple psychanalytiques.


Portée herméneutique et éthologique des frontières caractérologiques (2.3.3)

 

Puisqu’il est question de considérer maintenant la portée herméneutique du passage de part ou d’autre des propriétés, rappelons une fois encore la dimension hypothétique qui leur est essentielle, maintes fois rappelée par Le Senne lui-même :

« Il n’est pas dangereux de s’y rallier [au découpage par les propriétés de Heymans] puisqu’il ne s’agit que d’hypothèses, de formes conceptuelles dont la destination est toujours de nous amener vers la description de l’originalité individuelle. » [93]

Partant de cette précaution que le système de Heymans doit être d’abord regardé comme un modèle pour une compréhension possible des êtres et des évènements, nous pouvons commencer de suggérer[94]la portée herméneutique des frontières anthropologiques mises en place. De la même manière qu’il porte un intérêt plus grand aux deux premières propriétés dans leur interprétation métaphysique, Le Senne accorde un privilège aux frontières de part et d’autre de l’activité et de l’émotivité. Suivons-le dans cet ordre qui est celui de l’exposition des caractères dans le Traité.

La première ligne de démarcation sépare les inactifs (nerveux et sentimentaux[95]) des actifs, émotifs ou non. Cette ligne permet de déployer des effets herméneutiques suivant trois directions[96]dans le monde de l’agir. Elle fournit la clé d’une compréhension « moyenne » de l’histoire en tant qu’elle est dominée par l’action et la responsabilité des émotifs-actifs, tandis que les actifs-inémotifs(sanguins et flegmatiques), en « travaillant de l’autre côté à la science ou à la philosophie systématique [en] sont à peu près les spectateurs (…) pour y contribuer de façon médiate et indirecte par les découvertes scientifiques et les idées »[97].

Le deuxième effet concerne encore le rapport à l’action, envisagé sous le rapport à l’obstacle, en séparant les inactifs, « intérieurement divisés », pour qui « le seul obstacle est intérieur », des actifs, « caractères unifiés », « cherchant les tâches au dehors, [toujours] prêts à s’en acquitter et à en chercher d’autres ».

Le troisième effet dégagé concerne le rapport de ces deux familles caractérologiques à leurs productions ou à leurs œuvres ; Le Senne dégage l’équation de proportion suivante : « l’inactivité diminue le volume des œuvres et accroît la densité de la conscience personnelle, c’est à dire de l’homme en lui-même »[98]. Cela permet de comprendre deux rapports essentiels à la production : la production des actifs, dite « émissive », est celle qui « ajoute au producteur », en faisant de l’œuvre « tout autre chose que lui » ; elle se distingue de la production « expressive » des inactifs, qui doit être « le miroir de ce qui se passe dans l’intimité du cœur humain d’où elles découlent », et « le révéler par une parfaite transparence ».

De la deuxième démarcation, Le Senne nous dit : « le refroidissement du caractère créé par l’opposition qu’il suscite entre émotifs et froids une déhiscence intercaractérologique extrêmement importante, qui permet de considérer la coupure entre eux comme plus grave que la coupure entre les émotifs-actifs et les émotifs-inactifs. »[99]Pour reprendre la formule que nous avons utilisée plus haut, ici pourraient s’opposer avec ces deux familles deux orientations-de-mondes,monde-du-sujet et monde-des-objets. Cette polarisation trouverait un premier effet, naturel, dans l’observation d’une « étrangeté » réciproque, selon le mode du sentir :

« Il est évident que l’émotif très émotif doit toujours paraître à un spectateur, qui ne ressent pas à l’intérieur de lui-même les mêmes mouvements viscéraux et mentaux, un homme un peu fou et par suite un peu dangereux ; d’autre part en le voyant ce spectateur ne peut pas ne pas s’étonner de pas éprouver lui-même les mêmes transports et, quand il cesse de s’inquiéter de l’exubérance de l’autre, il doit ressentir une grande curiosité à l’égard de cette puissance intérieure dont il ne participe lui-même que faiblement » [100]

« De son côté l’émotif ne peut approcher de l’actif non émotif sans s’étonner de la froideur qu’il rencontre et qu’il reconnaît par une impression immédiate, comparable à celle qu’on éprouve lorsqu’ayant la fièvre on met la main sur un métal froid.» [101]

 

Ces frontières devraient encore être considérées dans leur négativité [102], laissant imaginer ou représenter les situations de conflits inter-caractérologiques qu’elles pourraient engendrer. Cette négativité puise ses premiers effets dans des formes qui sont déjà propres aux caractères et indépendantes de leur relation aux autres ; elle n’est en quelque sorte que le prolongement de cette négativité intrinsèque et première.

 

« Les inactifs trouvent cette négativité tout d’abord en eux-mêmes ; étant ceux pour qui « le seul obstacle est intérieur (…) la négativité prend chez les EnA la forme de la dépréciation »[103]; ils s’opposent alors aux émotifs-actifs, pour qui « l’obstacle n’est plus une raison de découragement » mais au contraire « une raison de persévérance », « une barrière à supprimer » : « l’agression en vue de la destruction doit être l’expression propre par laquelle les sentiments négatifs de l’EA doivent se déployer ». Mais la négativité inter-caractérologique décisive est celle qui sépare émotifs et non-émotifs. Pour l’inémotif, la négativité se présente en ce que pour lui, « le bien et le mal tendent à se neutraliser l’un l’autre dans l’indifférent » ; Le Senne observe que « ne rien mépriser du tout est à la limite tout accepter, trouver en tout du positif et par suite ne tenir pour négatif que ce qu’on ignore ou ce qu’on veut ignorer. » Par suite, devant la chaleur des émotifs, « le sanguin se défend par la raillerie », quand « le flegmatique condamne la Schwärmerei, l’enthousiasme, en défendant l’objectivité ». L’émotif de son côté, face à l’inémotif, « tour à tour plaint l’infortuné sans cœur, s’en étonne, le craint et le fuit ». 

Cette énumération sommaire peut laisser entrevoir ce qu’une telle modélisation de la différence intersubjective ouvre comme horizons pour une meilleure compréhension des rapports (naturels ?) entre les hommes.


Le sujet de la psychologie en question (2.4.1)

 


 Nous vivons une époque de grande confusion dans les sciences humaines et surtout en psychologie [104]

 

 La psychologie expérimentale actuelle (…) a tenu à refuser tout ce qui ne lui paraissait pas susceptible de mesures précises et de vérifications immédiates. Elle a toujours montré une défiance vis à vis des théories, craignant que celles-ci ne réintroduisent la psychologie des philosophes dont il fallait d’abord se débarrasser. [105]

 


   Nous avons pu mentionner que la caractérologie n’était pas étrangère à la situation du savoir anthropologique qui courait à l’époque où elle s’affirme. Il faut aller plus loin et demander en quelle mesure la caractérologie en général (celle de Le Senne en particulier) n’est pas aussi en soi une réponse à ce « règne de la quantité » qui caractérise la psychologie naissante, et à ses répercussions sur la compréhension du sujet.

Rappelons de manière succincte [106]que la psychologie cherche à conquérir son autonomie et sa reconnaissance comme science au début du siècle en se fondant sur l’hypothèse d’un parallélisme psycho-physique. Si Wundt, Binet, Galton par exemple sont encore favorables à l’emploi de la méthode de l’introspection, la recherche de l’objectivité l’oblige bientôt à s’en détourner[107] : elle conquiert essentiellement son statut expérimental avec les développements de l’école béhavioriste de Watson[108], mais de la psychométrie en général[109](tests d’intelligence, d’aptitudes, etc.). Deux domaines dans lesquels nous pourrions voir l’ « esprit » expérimental assez bien représenté.

Le Senne rencontre la psychologie expérimentale émergente sous la forme de la psychométrie (qu’il appelle « psychotechnique » [110]). Il y retrouve, comme nous allons le voir, deux aspects de la psychologie objective qui ne sont pas sans effet sur la lisibilité de son sujet.

Que Le Senne, parmi d’autres[111], fut sensible aux effets pervers de cet « éclectisme » [112]de la psychologie expérimentale naissante, on en trouve le témoignage à plusieurs endroits[113] ; il nous dit ici « la déception éveillée par l’extraordinaire dispersion, le défaut de liaison, parfois l’incohérence des faits, des méthodes et des résultats qui se juxtaposent sans se composer dans la littérature psychologique internationale (…) »

Cette dispersion des résultats lié à l’éclatement disciplinaire de la « psychotechnique » a pour effet de limiter la possibilité de leur intégration dans une compréhension synthétique du sujet humain. Mais, ce qui vaut pour l’accumulation des « savoirs » vaut encore, selon Le Senne, pour la psychotechnique dans son principe même. L’homme « du dehors » qu’elle prend pour objet, le seul qui soit « susceptible de mesures et régi par des lois » ne saurait offrir d’autre connaissance que celle qui « se perd dans une nature non centrée » et d’où « ne peut se dégager qu’un mécanisme sans signification humaine ». Cette dispersion dans l’objet pourrait être encore ramené à ce « projet » de constitution d’une psychologie scientifique selon le modèle physiciste :

« Ce qu’ont été les résultats réellement obtenus par les sciences positives de l’homme, il semble qu’on les résume sans injustice en constatant que la connaissance est d’autant plus scientifique , dans toute la rigueur du terme, qu’elle descend plus bas dans les régions de la vie humaine par lesquelles l’humanité tend à se réduire à l’animalité [114], et s’engage plus profondément dans la matière, mais qu’elle l’est d’autant moins qu’elle est amenée à monter plus haut et en même temps à pénétrer plus avant dans la complexité intime et l’originalité d’un esprit humain. » [115]

 

Selon un mouvement opposé – Le Senne suivant en cela son maître Bergson -, seule une connaissance qui « sympathisant avec l’unité mentale jaillissant à la source de la conduite » atteindrait « par une intuition qualitative et originale à ce centre d’où l’unification et l’intention de la conduite devienne aperceptible et intelligible ». C’est bien cette intégration ou cette synthèse des résultats que vise (par exemple) la caractérologie : l’élaboration de types cohérents et intelligibles nécessite leur « intuition intentionnelle », sinon l’intuition - et le talent - littéraires pour les représenter ensuite. L’enjeu est bien de donner à penser à chaque fois le sujet – pour chaque type - selon l’unité dans laquelle il pourrait se saisir lui-même, en fournir un portrait intelligible et reconnaissable : le « psychotechnicien » qui ne prend plus le sujet pour objet, deviendrait celui qui « désertant ainsi insensiblement la connaissance des hommes, (…) finit par être moins avancé, moins armé devant leur diversité que le premier venu, l’homme d’action sans formation savante qui use, pour atteindre ses fins, de la caractérologie du sens commun. » [116]

 

 

Le Béhaviorisme sans sujet (2.4.2)


Le Senne dramatise alors ce qui peut apparaître comme une alternative dans l’évolution du savoir anthropologique entre un modèle strictement physiciste et un modèle mixte (qui prolonge le précédent d’une reprise intuitive et littéraire). Il nous dit « ce débat doctrinal, le plus important peut-être des temps modernes (…) qui est la question de savoir ce que doit être une connaissance de l’homme. » [117]

Sans prétendre aucunement à dresser un « état des lieux » des réponses que cinquante années d’histoire de la psychologie fourniraient aux questions posées depuis ce débat, nous pouvons peut-être laisser d’abord quelque témoignage de la persistance des questions qu’il pose au psychologue ; nous proposerons ensuite quelques éléments qui prolongent ou réorientent le débat lesennien à travers la tension entre les paradigmes constitutionnaliste et environnementaliste dans le champ de la psychologie.

La question de la « prolifération des modèles » apparaîtrait comme une question des plus actuelles. A l’en croire M. Reuchlin :

« Devant le morcellement de leur domaine, beaucoup de psychologues s’interrogent. L’unité de la psychologie n’est-elle pas en train de disparaître alors qu’il est unanimement reconnu que les problèmes humains sont essentiellement des problèmes de synthèse, solubles seulement par une collaboration de toutes les sciences de l’homme ? » [118]

Mais cette question de la synthèse, comme nous l’avons vu plus haut, se pose beaucoup plus spécifiquement au niveau intra-disciplinaire. Sous cette espèce, le cas qui nous intéresse avant tout est bien celui de la psychologie différentielle ou psychologie de la personnalité. Avant d’y venir, nous ne résisterons pas à la tentation d’évoquer comment se donnent - ou plutôt sont pulvérisées – sans doute sous la dictée d’un certain principe d’objectivité, les questions liées à la personnalité et à sa synthèse sur le continent [119]béhavioriste. Un article de spécialiste nous résume clairement ce qu’il en est chez un de ses derniers représentants, B.F. Skinner :

« Il s’agit pour Skinner d’éradiquer de la psychologie toute tentation mentaliste, de destituer l’homme intérieur (homonculus) de ses prétendus savoirs sur l’homme observable.

En assurant un état maximum de dispersion des phénomènes, il a pour vocation de suspendre l’efficace de tout discours invoquant une quelconque transcendance, - celle des substances secondes comme celles d’un principe métaphysique, celle de la volonté ou du besoin comme celle d’un sujet autonome. (…) Comme tous nos faits et gestes, nos révoltes (…) nos désirs et nos espoirs sont déterminés. Du dehors. (…) L’intériorité n’est rien d’autre qu’une partie de l’environnement.» [120]

 

En « neutralisant tout ce qui se passe au-dedans (…) le béhaviorisme perd ainsi la capacité d’aborder la question de la signification des comportements » [121]. On comprendra aisément qu’il « considère la personnalité comme une notion secondaire, voire encombrante (au mieux comme un dispositif assujetti aux contingences) » [122].

 

Le Béhaviorisme n’est pas la psychologie toute entière. F. Parot, dans son Introduction à la psychologie de 1992, nous rappelle[123]que « les phénomènes qui intéressent le psychologue se situent au niveau de l’individu » et que ce dernier, « qu’il soit fondamentaliste ou clinicien, ne peut le perdre de vue. » [124]. Qu’il nous suffise pour l’instant d’insister sur ce que, par opposition, « les typologies se veulent des moyens organisés, rationnels et efficaces d’investigation des différences individuelles. L’individualité n’est pas ici considérée comme un reliquat (ce qui est quasiment la règle dans la psychologie dite objective) mais comme la donnée de base. »[125].

 

Ce détour de notre exposé vers cette (non) conception béhavioriste du sujet va nous permettre toutefois d’introduire aux termes d’un autre débat qui va en quelque sorte prolonger celui que propose Le Senne. En absorbant sans reste la personnalité dans l’environnement, le béhavioriste exploite semble-t-il - jusqu’à son comble - un « paradigme » qui traverse de manière latente bien d’autres courants de la modernité ; ce paradigme environnementaliste, on le qualifierait peut-être mieux encore, de paradigme situationniste[126]. De son côté, la caractérologie (comme « psychologie de la personnalité ») soutient que les contingences de l’environnement doivent aussi compter avec une nature du sujet. Avant de poser quelques termes et conditions de lecture supplémentaires à ce débat, nous présenterons comment cette nature du sujet se donne dans la définition du caractère dans le Traitéde Le Senne.


Le paradigme génétique et le caractère (2.4.3)


« Dans l’ensemble de cet ouvrage, caractère signifiera l’ensemble des dispositions congénitales qui forme le squelette mental d’un homme. » [127]


« Congénital » est le mot-clé de cette définition. Comment s’autoriser de ce terme ? Le Senne précise : le caractère, c’est 

« ce que l’individu possède comme la résultante des hérédités qui sont venues se croiser en lui. Avant le caractère, dans le temps et dans l’espèce, il y a eu le jeu mendélien des apports fournis par les ascendants du nouveau-né : le résultat c’est une structure foncière où les hérédités (…) se sont (…) composées de manière à engendrer une individualité à la fois semblable aux autres et différente d’elles. (…) Il n’y a rien dans le caractère qui ne soit congénital, né avec l’individu, constitutif de sa nature première. »[128]

Le mot de « congénital » tient son origine[129]des travaux de Mendel, de la naissance du « paradigme génétique » au début du siècle[130]. C’est sur ce « socle », depuis cette « toile de fond » épistémique (Foucault parlerait d’episteme) que Le Senne vient « légitimer » le développement de son approche constitutionnelle de l’individualité, et s’autorise alors de ce terme de « congénital ». Avec Mendel, on a pu dire : il y a de l’inné en l’individu[131]. M. Reuchlin note au sujet des découvertes de Mendel en 1865 : 

« Cette étude (…) permit assez vite d’accumuler des arguments très solides en faveur du caractère héréditaire d’un certain nombre de caractéristiques physiques par lesquelles chaque individu se distingue des autres.(…) [Si] l’extension de cette constatation aux caractéristiques mentales, psychologiques, ne peut se faire qu’avec la plus grande prudence (…), il n’en devenait pas moins chaque jour plus évident que l’individu n’était certainement pas, à sa naissance, cette « table rase » (…) des psychologues empiristes. »

La mobilisation de l’adjectif « mendélien » dans la définition du caractère ne peut donc prendre que la valeur d’un (simple) soutien à la thèse de la constitutionnalité caractérielle : il nous assure du quod caractérologique, du support pour une détermination encore imprécise du caractère. On doit donc dire que, si le fait mendélien n’implique aucune structureni aucune forme au caractère, il vaut cependant comme factum necessitans dans la définition du caractère, en suggérant les éléments de solidité et de permanence structurelle que Le Senne lui attribue[132].

Si un des effets de l’émergence du paradigme mendélien a été de consacrer l’usage de la dichotomie « inné » / « acquis », - ce qui vaut pour Le Senne d’exclure dans sa définition du caractère « tout ce qui est acquis [133]  », - il nous faut remarquer que cet usage n’acquiert aucune pertinence particulièredes résultats expérimentaux obtenus par l’enquête de Heymans. Comment savoir si l’enquête révèle des dispositions de l’ordre de l’inné, et non pas de l’acquis ? Il est évident qu’il n’y a aucun moyen de s’en assurer, - pas davantage de l’infirmer.


Le pari pour la nature (2.4.4)



Au stade mendélien, à ce stade problématique ou dialectique, la question d’une nature humaine peut être livrée au débat. Nous ne procèderons qu’à une première indication des termes de ce débat, suivant trois moments : en accusant encore à ce stade (historico-épistémologique) (i) le caractère dialectique de la question du départ entre environnement et nature, (ii) en donnant à voir quelques conditions idéologiques de sa réception, enfin en introduisant (iii) à son renouvellement à la lumière des recherches actuelles.

Si, « pour le béhaviorisme ou la psychanalyse (…) tout est « appris » : les traits de caractère, la névrose, la psychose, les caractéristiques cognitives, les talents, le génie. » [134], le caractérologue M. Boll professait déjà de relativiser cette vue :

« En opposition avec toutes les opinions reçues, l’action du milieu est relativement minime, car il est sans prise sur la personnalité innée et n’agit que sur la personnalité acquise. » [135]

Au stade mendélien, notons que le caractérologue ne dispose en réalité que de sa bonne foi, dont il ne peut que faire profession pour tenir la position d’une constitutionnalité naturelle de l’individualité (notons qu’elle est la complémentaire et non seulement l’adversaire de la thèse environnementaliste) :

« Je crois, comme Jung, Kretschmer, Sheldon, Pavlov, Pende, Binswanger ou Le Senne que chaque individu humain a un caractère constitutionnel, un « style » typique dans sa relation au monde et à autrui. »[136]

Ainsi la « réponse » au béhaviorisme tient en ce que « tout ce qui vient de l’extérieur est trié, filtré, déformé, réformé et marqué par [notre] cachet personnel », et de remarquer que « sous l’influence [entre autres] de la psychanalyse, on s’est beaucoup – même exclusivement – occupé des situations et des évènements destructeurs de l’adaptation au réel (…) de manière plus générale, des évènements historiques concernant le sujet (…) sans se préoccuper du fait crucial que l’homme accueille ou repousse ces influences par un jeu de « filtres » et de « grilles » qui sont innés et inhérents à sa constitution. ».

On peut toutefois aller un peu plus loin dans le rapport que peut entretenir cette hypothèse avec la thèse environnementaliste. Le « constitutionnaliste » peut lui accorder en effet un crédit, selon un schéma du type suivant :

« La plupart des déterminations individuelles demeurent dans une zone de développement « moyenne » et ne s’épanouissent que si le milieu agit d’une manière favorable à leur épanouissement. [Ainsi] dans le cas d’un environnement neutre ou défavorable, elle s’atrophient ou dépérissent. Par contre, dans les zones de spectre où les potentialités innées sont particulièrement fortes, soit dans le sens du développement ou de l’atrophie, le milieu ne peut exercer qu’une influence médiocre. » [137]

 

Ce qui amène cet auteur à la conclusion que « la plupart des individus et la plupart de leurs potentialités, qui, par définition, sont moyennement développées, c’est le milieu qui joue un rôle déterminant dans leur développement. C’est pourquoi d’innombrables apparences paraissent donner raison à la thèse de l’environnementalisme. » [138]

Il est sans doute remarquable que, si la thèse constitutionnelle semble pouvoir intégrer la thèse environnementaliste, cette dernière ne puisse que dissoudre la thèse constitutionnelle… On s’en tiendra à noter que dans cette situation de problème, les deux paradigmes ouvrent deux voies théoriques également empruntables, sans pouvoir être démenties ou falsifiées par des faits de science.

 

Mais, - (ii) la « vision du monde » [139]change du tout au tout selon l’une ou l’autre. C’est ce que nous permet déjà d’entrevoir le croisement des quelques témoignages suivants, en suggérant que des motifs extra-épistémologiques s’ajoutent au débat. F. Pire conclut son exposé à propos du béhaviorisme par :

 

« L’idée qu’une nature humaine gouverne nos conduites lui est étrangère ou peut-être insupportable »[140]

Ce serait sans doute par trop renouer avec une vue chère à beaucoup de philosophes… R. Zazzo lâche qu’un a priori du même ordre orienterait de nombreux psychologues :

«On est prêt à toutes sortes d’inventions pour que l’on ne sache rien de ce qui est inné »[141]

Une telle résistance idéologique devant l’idée de la constitutionnalité se comprend assez aisément – et aussi bien trop - aisément. M. Reuchlin, au seuil de sa Psychologie Différentielle nous en donne cette lecture :

« Accepter de prendre pour objet d’étude des différences dont certaines peuvent se révéler difficiles à modifier, décider de n’écarter a priori aucune hypothèse (et en particulier celle selon laquelle elles peuvent relever en partie de l’hérédité) paraît, aux yeux de certains, une attitude socialement suspecte et propre à offrir une apparence de justification scientifique à des systèmes sociaux fondés sur l’inégalité des hommes. »[142]

Notre intention n’est pas de poursuivre sur ce terrain glissant[143], mais justement de reconnaître que le « débat », lui, pouvait glisser. Que les questions posées par le mendélisme, de théoriques qu’elles sont à l’origine, glissent insensiblement vers leur compréhension ou leur interprétation idéologique. C’est ainsi qu’on remarque avec F. Parot, « qu’il est significatif que la psychologie différentielle (…) n’ait trouvé aucune place dans le Traité de Psychologie expérimentale de Fraisse et Piaget, qui servit de référence en français dans la deuxième moitié du Xxè siècle »[144] ; que, sans doute pour des raisons analogues, « certains critiquent la méthode d’élaboration des types plus fondées sur l’observation et l’étude clinique que sur le calcul des corrélations » [145], ouvrant ainsi la voie, toujours selon cet auteur, à une « querelle d’école » entre les parti(e)s.

 

Délaissées (iii) ainsi sur notre continent, ces études qui exploitent le paradigme constitutionnel dans le champ dérivé de l’analyse de la personnalité, survivent au sein du monde anglo-saxon[146], avant de reprendre une vigueur nouvelle dans les décennies actuelles :

 

“80s and 90s have witnessed a strong comeback for the concept of the broad, dispositional traits, culminating in what many have argued as a consensus around the Five Factor model of personality traits (Digman 90, Goldberg 93, Mac Donald – this issue, Costa and Mc Crae 90)”[147]

 

La question émerge maintenant à nouveau :

« L’environnement instruit—il le cerveau comme un sceau de bronze laisse son empreinte sur un morceau de cire ou au contraire ne fait-il que stabiliser sélectivement des combinaisons de neurones et de synapses au fur et à mesure que celles-ci apparaissent spontanément au cours du développement ? »[148]

 

C’est bien au « retour » de l’hypothèse innéiste[149]de la constitutionnalité humaine auquel on assiste aujourd’hui. A une hypothèse testée, semble-t-il, avec ce succès qui permet à un psychologue de la personnalité américain de soutenir qu’ « il est maintenant largement reconnu que la personnalité et l’intelligence se transmettent par héritage génétique » [150]. Loin de rejeter pour autant le paradigme environnementaliste, les chercheurs actuels reconnaissent la nécessité d’une approche conjointe, comme en témoigne cette présentation des objectifs poursuivis par la revue américaine Personality And Individual Differences, créée en 1999 :

 

« Personality And Individual Differences is devoted to the publication of articles (experimental, theoretical, review) which aim is to integrate as far as possible the major factors of personality with empirical paradigms from experimental, psychological, animal, clinical, educational, criminological or industrial psychology or to seek an explanation for the causes and major determinants of individual differences in concepts derived from theses disciplines.

Editors are concerned with both genetics and environmental causes, and they are particularly interested in possible interactions effects. (…) All in all, the traditional type of traits, abilities, attitudes, types and other latent structures underlying consistencies in behaviour has in recent years been receiving rather short schrift in traditional journals of personality ; Personality And Individual Differences aims to reinstate it to its proper place in psychology, equal in importance with general experimental works, and interacting with it to make up a unitary science of psychology.”

 

Ainsi, Le Senne pouvait dire : « il ne sert à rien de condamner théoriquement la caractérologie si nous ne pouvons vivre sans en faire » [151]. Nous serions tentés de nous demander aujourd’hui si nous pourrons penser l’homme, sa diversité de nature, sans en refaire…



 



[1] Cf. (2.2.2)

[2] Nous soulignons, P. Ricoeur, Philosophie de la Volonté I, Le Volontaire et l’Involontaire, Aubier, 1951, Ch..2, « la nécessité vécue », p.336

[3] Ibid., p.340

[4] Ce concept est un des concepts « clé » pour une compréhension  (de l’histoire du) rapport philosophie / psychologie.

[5] Kant souligne ; in Critique de raison pure, 2è Préface, P.U.F. coll. « Quadrige », 4è éd. 1993, p.23

[6] Rappelons-nous que c’est bien à une telle « physique de l’esprit » que pense Ricoeur.

[7] Ce « détour » par l’examen de l’ « objection » déterministe doit se justifier en ce qu’une telle interprétation de la caractérologie peut être tenue comme « représentative » d’une lecture philosophique commune, et non pas réservée à Ricoeur. R. Mucchielli nous le laisse penser : « les spiritualistes opposent à la caractérologie un argument métaphysique. Ils accusent la caractérologie de conduire à un déterminisme psychologique dans lequel il n’y aurait plus de place pour la ‘liberté’. » R. Mucchielli, La caractérologie à l’âge scientifique, op. cit., p. 8

[8] Pascal Engel, Philosophie et psychologie, Gallimard 1993, p.10,

[9] De la même manière qu’un passage à l’interprétation est nécessaire devant les résultats de l’analyse statistique. Voir infra, (3.2)

[10] in Fluctuations sur la Liberté, Regards sur le Monde Actuel, Œuvres, Pléiade, NRF Gallimard p. 952

[11] F. Parot et M. Richelle, Introduction à la psychologie, P.U.F. 1992 (respectivement professeurs à Paris.V et à l’université de Liège)

[12] Nous soulignons, (A. Vexliard, art. le problème du déterminisme en psychologie, in l’Homme et ses potentialités, Hommage à Roger Muchielli, ESF 1984, pp. 94 sq.)

[13] Ibid.

[14] F. Pire, op.cit. p.180 sq 

[15]   d’après Gould, cité par F. Pire, Ibid.

[16] Les réflexions qui précèdent pourraient encore s’appuyer sur une transformation récente de la compréhension de la physique par elle-même : « la science d’aujourd’hui échappe au mythe newtonien parce’elle a conclu théoriquement à l’impossibilité de réduire la nature à la simplicité cachée d’une réalité régie par des lois universelles ». C’est, pour en donner le schéma, l’idéalisation des conditions initiales dans le modèle newtonien (réversibilité implicite du temps) qui peut être reconsidéré à l’aune de processus instables, imprévisibles ou irréversibles. (Ilya Prigogine, I. Stengers, La nouvelle alliance, Gallimard 1979, édit. Folio Essais, 1993, p. 97)  I. Prigogine, prix Nobel 1977, est physicien et théoricien des structures dissipatives.

[17] C’est ce qui s’accorde assez bien à un problème qui peut n’être en son origine (hypothèse analogique de Kant) qu’un problème analogique.

[18] Comme le proposerait Valéry: « Le célèbre géomètre Abel, traitant de tout autre chose, disait :’On doit donner au problème une forme telle qu’on puisse le résoudre.’ C’est cette forme qu’il faut chercher. Que si elle est introuvable, le problème n’existe pas. ». (in Œuvres, op.cit., p.952)  Toutefois,  par commodité, on maintiendra, dans la partie suivante, en accord avec la terminologie lesennienne, un usage (tempéré) des mots « problème » et « déterminisme ».

[19] Où la pensée doit se contenter seulement de ce qui est probable et non certain (selon l’usage que fait Aristote de ce terme)

[20] R. Lacroze, art. « Le psychologue devant le problème de la liberté », in Actes du IVè Congrès des Sociétés de Philosophie de langue française, Neuchâtel, La Baconnière, 1949

[21] P. Ricoeur, op. cit.., p.348

[22] Les citations qui suivent sont toutes extraites Ricoeur, Philosophie de la volonté, op. cit., p.336 à 350

[23] Ibid., p.341

[24] « Objection tirée contre la caractérologie de la singularité individuelle » : c’est ainsi que Le Senne, qui anticipait cette « critique », intitule le paragraphe où il y répond et dont nous extrayons les passages suivants.

[25] TC, p.43

[26] idiotes est le terme grec qui signifie « le singulier »

[27] TC, p.43

[28] Soulignons qu’il ne s’agit plus ici de la critique méthodologique (élaboration du caractère comme objet « de science »), mais d’une critique de la notion de caractère, de ce qu’elle contient en terme de « négation » de la liberté.

[29] Ricoeur, op.cit., p.337

[30] Ibid., p. 347

[31] Ibid., p. 345

[32] Ibid., p.348

[33] Ibid., p.342 ; cette même formule est répétée p.348

[34] Ibid.

[35] Ibid., nous soulignons

[36] Ibid., p.343

[37] pour reprendre les termes de Ricoeur

[38] Sur cette diffusion de la caractérologie, par exemple : « La caractérologie est à la mode ; elle déborde maintenant le cercle des spécialistes et apparaît, sur la demande du public, dans la grande presse, dans les hebdomadaires à gros tirage, dans les revues les plus diverses, depuis les revues médicales jusqu’aux revues de théologie ; on l’applique à l’histoire des idées, à la critique littéraire, à l’esthétique. » (Mucchielli, op.cit., p.7 )

[39] P. Engel, Philosophie et psychologie, Gallimard 1996 , p.11

[40] R.Mucchielli, op.cit., p.8

[41] Robert Misrahi, La problématique du sujet, Encre Marine, 1994

[42] C’était la question critique de Ricoeur à l’endroit de la caractérologie ; on va voir que c’était aussi, ou plutôt déjà celle de Le Senne, qui y répondait par la caractérologie…

[43] En témoigne par exemple ce compte rendu des conférences et débats présentés au Collège International de Philosophie en 1989 publié récemment sous le titre: La différence comme non indifférence, Ethique et altérité chez E. Lévinas, Kimé 1995

[44] Robert Misrahi, La problématique du sujet, op.cit.,, Introduction. On y ajouterait avec l’auteur la philosophie de Sartre, qui « n’est pas [non plus] une philosophie du sujet », - ou celle de Heidegger, qui aurait « sacrifié le sujet sur l’autel de l’Etre ».

[45] Il semble assez audacieux de loger la philosophie éthique de Lévinas dans cet ensemble ; nous indiquerons comment comprendre ce geste.

[46] Selon  « le retour à l’ego cogito, domaine ultime et apodictiquement certain sur lequel doit être fondée toute philosophie véritable » ;  Husserl,Méditations cartésiennes, Vrin, 1992, trad. Lévinas et Peiffer, p.43

[47]   Sur cette suspension de la donation d’autrui, par exemple : « En philosophes qui méditent de façon radicale, nous ne possédons à présent ni une science valable ni un monde existant. (…) Ceci concerne aussi l’existence de tous les autres « moi », dans la mesure où ils font partie du monde environnant, si bien que nous n’avons plus le droit, au fond, de parler au pluriel. »  Husserl, Ibid., p.43

[48] Même si ce retour du sujet devait avant tout être compris comme celui d’un sujet susceptible de (re) constituer un terrain d’apodicticité pour les sciences, resterait la question de savoir pourquoi Husserl prend la peine de mentionner les problèmes de constitution de l’inter-subjectivité…

[49] Jean  Paul Sartre, L’Etre et le Néant, Gallimard, 1943, p. 268

[50] Ibid., p. 431

[51] N’est-ce pas d’ailleurs la voie que suivait le « dernier Husserl » (celui d’Expérience et Jugement ou de La Terre ne se meut pas), cette voie d’une question en retour sur les « synthèses passives », sur la pré-constitution du monde dans selon une Ur-Doxa ?

[52] in La différence comme non-indifférence, op.cit., article « l’autre dans la phénoménologie de Husserl, chez Sartre et Emmanuel Lévinas », p.60 sq.

[53] Ce doit être ce renversement ou plutôt cette inversion dans ma relation à l’autre qui doit pousser R. Misrahi à considérer la philosophie de Lévinas comme n’étant pas une philosophie du sujet.

[54] Il propose le découpage schématique historique suivant : « 1930-1960 : marxisme, existentialisme, personnalisme (…), [sont les] trois visions de l’homme qui se partagent la scène philosophique (…) ; 1960-1980 : « critique du sujet » (Foucault, Deleuze, psychanalyse lacanienne) (…) » Gérard Lurol, Emmanuel Mounier, Génèse de la personne, l’Harmattan 1999, p. 66 sq

[55] Ibid.; peut-être peut-on y lire le travail de déconstruction que propose Derrida ?

[56] Sartre, Ibid., p. 431

[57] Robert Misrahi, Lumière, commencement, liberté, Fondements pour une philosophie du sujet et pour une éthique de la joie, Plon, 1969, réédition Seuil, coll. « Point Essais », 1996, p. 328

[58] « Aucun homme n’est un monde fermé ou isolé : chacun de nous vit en connexion nécessaire avec les autres et l’on peut même dire, directement ou indirectement, avec tous les autres. » (TC, p.541) ; citons en outre cette belle remarque de G. Thibon : « Une multiplicité innombrable de rapports nous tissent les uns avec les autres ; et nul ne peut marquer le point ou la frontière où il cesserait d’être lui-même pour se changer en autrui. » G. Thibon, La science du caractère, Desclée de Brouwer, 1933, p.XXX

[59] C’est le cas de la plupart des philosophies morales ou éthiques ; celles de Jankélévitch ou de Misrahi pour celles qui nous sont les plus proches.

[60] TC, p.44

[61] DP ; p.100

[62] DP, p.99

[63] DP ; p.100

[64] DP, p.25

[65] La présentation des propriétés, leur définition, leurs caractéristiques essentielles ainsi que les principales corrélations qui font leur signalement dans le Traité fait l’objet de l’Annexe 2

[66] René Le Senne, Avt propos au Traité Pratique d’Analyse du Caractère de Gaston Berger, P.U.F. 1950, p.11

[67] TC, p.64

[68] TC, p.66

[69] DP, p.44

[70] TC, p.79

[71] … «[son siège serait] le diencéphale, depuis le plancher du troisième ventricule jusqu’à la glande hypophyse »  G. Torris,  l’Acte médical et le caractère du malade, P.U.F., coll. « Caractères », 1954

[72] TC, p.91

[73] TC, p.87 (description détaillée)

[74] Le neuropsychiatre H. Amoroso suggère ce « parcours » de l’énergie émotive qui devient information : « …l’émotivité est, avant d’accéder à la corticalité qui effectue un tri, un phénomène neurophysiologique simple où l’hypothalamus participe aux premières réactions sympathico-adrénergiques (…) » (Science et libre-arbitre, Aubier Editeur, 1995)

[75] Ce problème prolonge celui que nous avons rencontré dans notre analyse du déterminisme (signification du déterminant) en (2.1.2)

[76] Citons par exemple : Ebstein et al., 1998 : Dopamine D4 transporter gene and serotonine transporter promoter in the determination of neonatal temperament, ou Additional evidence for an association between dopamine D4 receptor gene and human personality trait of novelty seeking, in Molecular Psychiatry, 2, 1997, pp. 472-477; ou Eley and Plomin, Genetic analyses of emotionalitty, in Current opinion in Neurobiology, 7, 1997, pp. 279-284.

[77] TC, p.19

[78] Celui de la « loi de Fechner-Weber » dont on connaît la formule : « la sensation croît comme le logarithme de l’excitation », ou d’un Ribot, pour qui « à tout état psychique est invariablement associé un état des nerfs » (cité par F. Parot, Introduction à la psychologie, op.cit. )

[79] Ce en quoi ce « parallélisme » est assez mal nommé par les tenants du  « psychologisme » (Husserl) : ce terme indique bien que les domaines de la signification et du physiologique doivent être co-développés chacun selon sa spécificité.

[80] DP, p.42

[81] RLS, Avt propos au TPAC, op. cit., p.11

[82] Cette question nous amènerait à nous demander encore si des systèmes reposant sur des découpages différents peuvent faire l’objet d’analyses de congruence entre eux – mais elle sort du cadre de notre travail, et de celui de nos compétences…

[83] Recueillons toutefois ces deux témoignages : « La classification de Heymans et Wiersma lui paraissait être ‘la plus parfaite qui soit, véritable système naturel des diversités psychiques’ » (J. Bourjade, Principes de caractérologie, La Baconnière, 1955, Introduction) ; et celui de R. Mucchielli : «  on doit reconnaître que la typologie de Heymans et Wiersma se vérifie dans les faits. (…) Ses descriptions des caractères [ celles de Le Senne] sont d’un réalisme et d’une vérité que la plus minime expérience fait constater » (R. Mucchielli, Caractères et visages, P.U.F., 1954)

[84] Nous ne citons qu’un seul passage indiquant ces recoupements ;  Le Senne en donne une liste très riche dans sa présentation de chaque propriété

RLS, Avt propos au TPAC, op. cit., p.11

[86] A moins que ce ne soit celle de Heymans « dont on vérifie la valeur » etc …

[87] TC, p.47

[88] Nous soulignons, TC, p.75

[89] Pour parler avec Bergson (Le Senne est considéré comme son disciple)

[90] Sous ce rapport, on comprendra que ce sont les émotifs-inactifs (nerveux et sentimentaux) qui s’opposeront de la manière la plus sensible aux inémotifs-actifs (sanguins et flegmatiques).

[91] TC, p.114

[92] TC, p.75

[93] TC, p.29. On pourrait d’ailleurs proposer que la compréhension d’un tel modèle explicatif réclame une attitude similaire à celle du phénoménologue : une suspension de la thèse de réalité des propriétés (et des caractères), - et surtout celle des jugements de valeur consécutifs à la position de cette réalité.

[94] Nous ne saurions rendre vraiment sensible avec les quelques allusions qui suivent la richesse des modalités de différenciation des caractères ; c’est l’intégralité du corps de la caractérologie spéciale qu’il faudrait reprendre.

Les deux passages essentiels commentés ici sont rendus dans leur quasi-intégralité dans l’ Annexe 3

[95] Ne sont pas considérés dans ces analyses ces deux « oubliés » que sont amorphes et apathiques. Il est facile de comprendre que chez ces caractères « s’effacent » aussi les caractéristiques qui permettent de dramatiser les démarcations caractérologiques considérées ici. Lorque nous parlerons des « inactifs » d’ « inémotifs », il s’agira pour cette raison aussi respectivement d’émotifs et d’actifs.

[96] Le Senne ajoute encore, concernant cette première démarcation : « Ces distinctions au reste ne valent qu’en moyenne, car non seulement la réalité individuelle des caractères, mais aussi les conditions des destinées personnelles doivent en fait troubler et nuancer ces vues sommaires, uniquement valables sur le plan d’une extrême généralité. » TC, p.291

[97] TC, p.291

[98] TC, p.292

[99] nous soulignons, TC, p.41­6

[100] TC, p.41­6

[101] TC, p.41­6

[102] La définition qu’en donne Le Senne est la suivante : « on trouve en effet chez tous les hommes, à des degrés différents, à côté des sentiments qui entraînent ceux qui les éprouvent vers des affirmations, des biens, des réalités positives, d’autres sentiments dont la fin est négative, comme la destruction, la dégradation, le discrédit, la haine, des sentiments qui se proposent l’anéantissement, partiel ou total, de quelque chose ou de quelqu’un. » TC, p. 293

[103] Les citations qui suivent sont extraites de TC pp. 293 à 299

[104] A. Vexliard, art. le problème du déterminisme en psychologie, op.cit.

[105] Jean Château, Malaise dans la psychologie, Flammarion, 1972

[106] Ces quelques éléments d’histoire sont empruntés à Reuchlin dans son Histoire de la psychologie, Que sais-je, P.U.F. 1999.

[107] Et par la même occasion à « soustraire les sciences de l’homme à l’empire de la métaphysique »  selon la formule de Ribot, citée par F.Parot, op.cit.

[108] Le fondateur du Béhaviorisme en 1913 (qui s’inspire des études de Pavlov sur le réflexe conditionné animal)  connaît des successeurs nombreux jusqu’à aujourd’hui ; citons Loeb, E.C Tolman, C.L. Hull, et notre contemporain B.F. Skinner

[109] De la psychologie différentielle en particulier.

[110] Cf p.ex TC, p.29

[111] S. Clapier-Valladon, professeur de psychologie à l’Université de Nice nous rappelle : « Entre les deux guerres avec Politzer, E. Mounier, D de Rougemont, le personnalisme lutte contre la dépersonnalisation qui envahit même la psychologie (…) » S. Clapier-Valladon , Les théories de la personnalité, op.cit., p. 109

[112] « Binet et Piéron ont constitué la psychologie expérimentale, dont ce qui la caractérise le mieux est l’éclectisme tant combattu par Ribot (…) » (F.Parot, Introduction à la psychologie,op.cit.)

[113] « Que de nombres, de mesures, de graphiques, d’expressions pseudo-mathématiques ont été entassées par la psychologie expérimentale depuis cinquante ans ! Qu’en est-il resté comme savoir définitif ? » RLS, Avt propos au TPAC, op. cit., p.11

[114] Rappelons que le béhaviorisme prend pour « modèle » le comportement animal…

[115] TC, p.540

[116] TC, p.540

[117] TC, p.540 ; nous livrons l’intégralité du  passage correspondant en Annexe 3. bis

[118] Reuchlin, Qs-je Hist. Psych 1999, introduction, p.7 ; à cette question il répondra avec prudence : « Peut-être n’est-ce pas dans une réaction contre la diversification des problèmes et des méthodes qu’il faut tenter de trouver la voie. Peut-être au contraire faut-il aller aussi loin que possible dans cette diversification, de façon à voir se dégager, dans chaque domaine, les problèmes fondamentaux et les formes de pensée les mieux adaptés à leur résolution. » (pp.123-124) ; dans ce sens, il semble qu’une revue comme Personality And Individual Differences cherche cette vue panoramique (orientée-sujet) sur l’évolution des différents domaines de la psychologie.

[119] On peut recenser les :  « Béhaviorisme physiologique de Watson, neurophysiologique de Meyer, bio-sociologique de Parmelee, molaire de Tolman, pragmatico-philosophique de Ryle, dynamique de Holt, psycho-biologique de Dunlop, heuristique de Mac Dougall, méthodologique de Yerkes ; enfin, le conditionnement opérant instrumental de Skinner (opposé à celui, classique ou « répondant » de Pavlov) » (art. « le déterminisme franc et dur », in Hommage à R.M., op.cit)

[120] La vie est un roman : skinnerien (mais le jeu de mot , lui, en dit beaucoup…) M. Kail et F. Parot art. in collectif La fabrique, la figure et la feinte, collection Sciences en situation, Vrin, 1992

[121] F..Parot, Intro à la psychologie,op.cit.

[122] F. Pire, op.cit.

[123] Ce qu’avait fait la contre-réaction des psychologues humanistes américains (Allport, Maslow, Rogers…). Selon le mot de G. Allport,  « la psychologie n’est vraiment elle-même que quand elle traite de l’individualité. Il est vain d’invoquer que d’autres sciences ne le font pas. La  tâche assignée à la psychologie est d’être curieuse des personnes humaines, (…) structures complètes et uniques » (Gordon Allport, Structure et développement de la personnalité, Delachaux, 1970, cité par Clapier-Valadon, op. cit., Ch. 7)

[124] F..Parot, Intro à la psychologie,op.cit.

[125] S. Clapier-Valladon , Les théories de la personnalité, op.cit.

[126] Ce qui permettrait d’y entendre une tendance commune à la psychanalyse, à la sociologie, comme à l’existentialisme.

[127] TC, p.9

[128] TC, p.10

[129] Il ne s’agit en réalité que d’une « deuxième naissance » d’ordre scientifique ;  Démocrite, à qui l’on doit la formule qui suit, précède biensûr Mendel pour former la conviction que « le caractère d’un homme fait son destin » (Ethos anthropo daimon)

[130] La transmission héréditaire de « caractères » génétiques fut l’objet des expériences de Mendel sur des petits pois dans les années 1865 ;  ses expériences furent reprises et plus largement diffusées au tournant du siècle par  De Vries ; voir en Annexe 4 l’article de la revue Pour la Science.

[131] Maurice Reuchlin  inLa Psychologie différentielle, op. cit. p. 24

[132] « Ce caractère est solide et permanent : il assure à travers le temps l’identité structurelle de l’individu. Il crible les influences que celui-ci subit et, au cours des transformations de la vie mentale, il constitue le fond, le tuf dur, qui n’évolue pas, mais conditionne l’évolution psychologique. » (TC, p.10)

[133] « tout ce qui dans l’individu provient de son histoire (…) comme l’éducation, les enseignements de l’expérience, (…) (ns) » TC., p.9

[134] René Zazzo, art. in Hommage à R. Mucchielli, op.cit.

[135] M. Boll, art. « La science des caractères dans ses relations avec la méthode scientifique », in rev. Actualités scientifiques et industrielles, n°371, 1936 :

[136] René Zazzo, art. in Hommage à R. Mucchielli, op.cit.

[137] Ibid.

[138] R. Mucchielli pense lui aussi que « parmi les potentialités [du caractère] on doit relever le pouvoir de créer ou de rechercher un milieu favorable à l’épanouissement de l’individu » (RM, texte de 1961 in  Hommage, op.cit.)

[139] Nous aborderons en conclusion quelques caractéristiques de ce perspectivisme constitutionnel ou caractérologique.

[140] Nous soulignons,  F. Pire, op.cit.

[141] René Zazzo, Ibid.

[142] Maurice Reuchlin  inLa Psychologie différentielle, op. cit. p. 6

[143] Un seul mot : un tel « système social fondé sur l’inégalité des hommes » pourrait aussi se donner pour mission de les compenser

[144] F. Parot et M. Richelle, Introduction à la psychologie, op.cit.

[145] Simone Clapier-Valladon, op.cit.

[146] Avec les travaux de H.J. Eysenck

[147] Traduction :  « Les années 80 et 90 ont montré un retour saisissant de la théorie dispositionnelle, culminant dans un consensus autour du modèle ‘Five Factor’ (modèle OCEAN) » ,  Mac Adams, D.P., “What do we know when we know a person ? ” Journal of Personality, vol. 63, pp. 365-396

[148] H. Amoroso, Ibid.

[149]  Le même auteur, en envisageant cette « fatalité apparente de l’ADN » nous dit : « dès que l’œuf est fécondé, toutes les conditions sont réunies pour qu’un créneau cérébral soit réservé à l’auto-culpabilité, l’auto-indignation, l’auto-dépréciation (…) », Ibid.

[150] Ainsi introduit-il son article: « It is now widely recognized that personality and intelligence are heritable », Nathan Brody, Wesleyan University, Journal of Personality and Social Psychology 1997, vol. 73, n°6, pp. 1243-1245; (nous livrons en Annexe 4.bis les résultats mentionnés par cet article, qui établissent cette « héritabilité » du QI à différents niveaux) 

[151] TC, p.42