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C et personality psychology : même régime épistémologique !

A l’époque où Le Senne — et d’autres, dont Mounier — s’intéressent aux travaux de Heymans, ceux-ci sont donc estampillés « science ». Si, quelques décennies plus tard, C disparaît du paysage des sciences humaines, doit-on penser que les canons de la statistique ont évolué au point de reléguer ces travaux hors du giron des sciences ? Il est légitime d’attendre une réponse actuelle à cette question ; mais on peut déjà rappeler qu’en 1959, deux statisticiens français (Gauchet et Lambert) entreprennent des « vérifications » statistiques du modèle C avec des outils mathématiques plus « élaborés » que ceux d’origine. Que trouvent-ils ? La cohérence statistique de l’ensemble. Qu’en est-il aujourd’hui ? A-t-on fini par relever des « biais » statistiques dans la méthode de Heymans ? A ma connaissance, aucun biais, aucune « erreur » n’ont été décelés dans les procédés statistiques de la caractérologie franco-hollandaise… pour une simple et bonne raison : c‘est qu’après les travaux de Gauchet et Lambert, on n’en a plus cherchés ! Aurait-on « dépassé » le paradigme C ?

Une manière à la fois provisoire et définitive de répondre à cette question est de jeter un coup d’œil sur la psychologie de la personnalité anglo-saxonne (personality psychology). — Inutile de chercher cette branche de la psychologie en France, elle n’existe pas par chez nous. Or, non seulement cette psychologie recouvre une littérature de recherche abondante, mais ce qui comble ici notre intérêt, c’est qu’elle repose exactement sur le même paradigme scientifique que C !

Depuis plusieurs décennies, la communauté de recherche en psychologie de la personnalité « consolide » un modèle de la personnalité appelé « Five factor model » (« modèle à cinq facteurs », abrégé FFM), variante du « Big Five » (qu’on confond généralement). La recherche autour de ce modèle devenu « central » (Block, 2010) est aujourd’hui florissante[1]. Or, je l’ai dit, ce modèle repose exactement sur les mêmes piliers que C : questionnaire de personnalité et analyse factorielle[2].

Une question vient immédiatement à l’esprit : les chercheurs anglo-saxons ont-ils délibérément laissé de côté le modèle de Heymans ? Mais un coup de sonde un peu sommaire[3] semble dire que le pauvre Heymans est resté ignoré des chercheurs ultérieurs sur la personnalité. On lit toutefois dans le Manuel de Wiley-Blackwell que le modèle de Heymans « n’aurait pas reçu l’attention qu’il méritait chez les psychologues américains »…

Tout cela converge vers l’idée que ce n’est pas pour des raisons épistémiques que C aurait « disparu »[4] du champ de la recherche. Alors, si les fondements conceptuels de la caractérologie restent largement admis par la communauté scientifique anglo-saxonne, pourquoi C est-elle tombée dans l’oubli chez nous ?



[1] Une rapide recherche dans Google révèle des milliers d’articles référés au « five personality factor, 600 dans les deux dernières années » in Jack Block, 2010. 

[2] On discutera des différences entre C et FFM, notamment en ce que le FFM n’est pas une psychologie de types, mais de traits (ou dimensionnelle).

[3] Une requête sur les mots-clés « Le Senne » et « Heymans » dans Google Scholar fait état de leur absence presque complète dans la littérature érudite.

[4] A moins de faire l’hypothèse que les psychologues anglo-saxons ont fait « fausse route » — ce qu’on ne peut complètement exclure non plus ! — mais peut être écarté provisoirement.

 

Critiques du FFM et questions en ricochet à propos de C

Le succès de la psychologie de la personnalité dans le monde anglo-saxon doit être considéré avec précaution, et même, allons-y gaiement, avec philosophie. Y invitent les précieuses « ruminations », du chercheur Jack Block à l’intérieur même des rangs de la discipline. Car s’il paraît difficile de contester que le modèle FFM a « fait ses preuves » au sein d’une communauté de spécialistes, qu’il fait même l’objet d’un « consensus » au point que ses thuriféraires prétendent en établir aujourd’hui l’universalité (sa valeur dans toutes les cultures réf xxx), cela ne veut pas dire : 1) qu’il soit le seul, ou même le meilleur modèle pour décrire la personnalité humaine ; 2) qu’il ne soit pas critiquable dans ses fondements et ses postulats ; 3) qu’il ne soit pas critiquable dans le lien qu’il entretient avec ses usages.

1) Le FFM, peu importe ici son succès, — et cela vaut évidemment pour C — est un modèle parmi d’autres. Allik et McCrae eux-mêmes[1] n’excluent pas que d’autres modèles puissent fonctionner tout aussi bien à 3, 5 ou 6 facteurs. Qu’est-ce qu’un « modèle » ? Disons que c’est un dispositif expérimental (et/ou mathématique) qui permet d’approcher une réalité quelconque, et permet de rendre compte de certains faits observés. En sciences, aujourd’hui, on ne prétend plus vraiment faire autre chose qu’élaborer des modèles — dont on juge le plus souvent de leur pertinence en fonction de leurs usages possibles. Dans le cas de la psychologie de la personnalité (comme de C), il s’agit de rendre compte de la cohérence apparente des comportements individuels dans le temps (indépendamment des situations) et d’une structuration apparente de la diversité des individus (qui présente tel trait de personnalité présente souvent aussi tel autre). Pratiquement et théoriquement, plusieurs modèles de la personnalité peuvent coexister.

2) C’est ainsi ce que des chercheurs comme J.K Norem, ou J. Block — devant ce qu’ils appellent une véritable « hégémonie »[2] du FFM — croient bon de questionner quelques fondamentaux. Quitte à enfoncer des portes ouvertes, Jack Block tient à rappeler qu’un modèle ne peut être simplement confondu avec la réalité. Prière de ne pas succomber à la tentation de réifier les facteurs, aussi statistiquement consistants ou « performants » ( ?) qu’ils semblent être. Cette précaution nous avait amené à parler d’une différence herméneutique[3] entre l’ordre des « réalités » mathématico-factorielles et celui de leur interprétation au moyen des mots du langage courant[4]. Racine de 2 n’existe pas dans la nature. Très bien, mais si je lance ce stylo, il suivra une trajectoire extrêmement proche des prédictions mathématiques de Newton. S’il faut bien garder en tête un certain réalisme mathématique, il reste qu’on ne sait pas bien ce que signifient la factorisation ou l’orthogonalité mathématiques pour ce qui touche à la personnalité…

Il semble néanmoins que de tels résultats font signe d’une structuration de la diversité de la psychologie humaine. Ce qui n’est pas rien. Mais qui réclame un travail théorique pour envisager justement ce à quoi on a affaire. Le Senne a interprété ce résultat dans le cadre de la génétique naissante — la théorie « mendélienne ». Il a imputé cette structuration à des différences de nature entre les personnes. Le caractère est pour lui une « structure congénitale », une donnée de naissance. Assimilation tentante, mais rigoureusement abusive. On « aimerait » ( ?) la savoir corroborée par d’autres résultats plus « durs » de la recherche scientifique. Selon Block encore, ce travail de corroboration, de recherche de convergence, non plus statistique, mais empirique, conceptuel, semble cruellement manquer à la « culture » de l’approche aux 5 facteurs (Block & Block, 1980).



[1] Les « ténors » qui tiennent la barre du FFM.

[2] Julie K. Norem  in Resisting the Hegemony of the Five-Factor Model: There is Plenty of Personality Outside the FFA  Psychological Inquiry, 21: 65–68, 2010. — Bien que l’auteur en question ne mentionne pas le modèle de Heymans...

[3] 1.3.1 de notre mémoire.

[4] Des mots désignant des traits de personnalité décrivant eux-mêmes les caractères.